Édition · lundi 21 septembre 2026 · N°313
L'intégration comme marqueur de campagne

Europe à deux vitesses : le pari présidentiel de Gabriel Attal

En faisant de l’intégration économique européenne son principal marqueur, Gabriel Attal choisit un terrain exigeant : celui où les promesses françaises dépendent d’abord de coalitions entre États membres.

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Europe à deux vitesses : le pari présidentiel de Gabriel Attal

Gabriel Attal veut faire de l’intégration européenne l’un des axes de sa candidature à l’élection présidentielle de 2027. L’ancien Premier ministre défend la constitution d’un noyau d’États volontaires, capable d’avancer plus vite sur l’économie, les normes, la circulation des capitaux et, à terme, le marché du travail. Son expression, l’Europe à deux vitesses, renvoie moins à une réforme marginale de l’Union qu’à une tentative de déplacer le centre de gravité du débat présidentiel français.

Le projet répond à un constat désormais partagé par une partie des gouvernements et des institutions européennes : l’Union dispose d’un marché considérable, mais peine à convertir cette taille en capacités industrielles, financières et technologiques comparables à celles des États-Unis ou de la Chine. La réponse d’Attal consiste à accepter que l’unanimité, ou même l’adhésion simultanée des vingt-sept, ne soit plus la condition préalable de toute avancée.

Cette proposition a aussi une fonction politique intérieure. Face à Édouard Philippe, dont le discours européen reste moins structurant, et à Marine Le Pen, qui porte une ligne souverainiste et critique envers l’intégration communautaire, Attal cherche à occuper un espace clairement fédéraliste. Mais l’affichage a un coût : en France, toute délégation supplémentaire de compétence à l’échelon européen se heurte à la mémoire du référendum de 2005 et aux tensions récentes sur l’agriculture, les normes environnementales ou les accords commerciaux.

L’Europe à deux vitesses comme instrument de puissance

Dans son schéma, l’Europe à deux vitesses reposerait sur un traité dédié entre pays disposés à rapprocher leurs règles et leurs capacités d’investissement. Une telle construction ne serait pas sans précédent. L’espace Schengen, la zone euro ou encore la coopération structurée permanente en matière de défense sont déjà fondés sur des périmètres d’intégration différenciés. La différence tient ici à l’ambition : il ne s’agirait plus seulement de coopérer dans un domaine donné, mais de bâtir un bloc économique plus intégré au sein de l’Union.

Les instruments avancés sont connus. Attal plaide pour un endettement commun européen, la réduction des barrières qui subsistent encore dans le marché intérieur et une politique plus favorable aux rapprochements transfrontaliers, notamment dans les télécommunications et les services financiers. Ces deux secteurs restent fragmentés par des réglementations nationales, des superviseurs distincts et des intérêts industriels parfois contradictoires.

Cette orientation rejoint une partie du diagnostic dressé dans le rapport Draghi sur la compétitivité européenne. Celui-ci insiste sur le déficit d’investissement, la fragmentation du marché des capitaux et la difficulté des entreprises européennes à atteindre une taille mondiale. L’enjeu n’est pas seulement de financer davantage : il est d’éviter que les entreprises innovantes ne trouvent leurs capitaux, leurs débouchés ou leurs acquéreurs hors d’Europe.

La dette commune demeure toutefois le point de friction majeur. Depuis l’instrument NextGenerationEU, créé pendant la pandémie, l’Union a démontré qu’elle pouvait emprunter collectivement dans des circonstances exceptionnelles. Transformer cette innovation en outil durable supposerait un accord politique difficile, en particulier avec les États attachés à une stricte discipline budgétaire. Une coalition volontaire pourrait contourner une partie de cette résistance, mais elle soulèverait immédiatement la question de son articulation avec le budget de l’Union, les règles de concurrence et les institutions communes.

Le traité, le référendum et la question de la légitimité

Attal envisage que le nouveau traité soit approuvé par référendum. Le choix est politiquement cohérent : une Europe à deux vitesses qui organiserait un transfert accru de décisions économiques ne peut durablement reposer sur une simple ratification parlementaire sans nourrir l’accusation de contournement démocratique. Mais il rend le projet plus fragile. Un référendum français ne porterait pas seulement sur le texte proposé ; il deviendrait aussi un vote sur le pouvoir d’achat, l’immigration, l’agriculture ou la popularité de l’exécutif du moment.

Le précédent du traité établissant une Constitution pour l’Europe illustre ce risque. Rejeté en France en 2005, il a montré que l’intégration européenne peut agréger des oppositions de nature très différente : inquiétude sociale, défense de la souveraineté, critique du libéralisme ou défiance envers les institutions. En 2027, un projet de noyau renforcé serait examiné à travers les mêmes lignes de fracture, avec une pression supplémentaire liée aux difficultés des filières agricoles et à la perception d’une réglementation européenne complexe.

Le débat ne se réduit donc pas à l’alternative entre intégration et souveraineté. Il porte sur le contrôle des instruments. Une union des marchés de capitaux peut fournir aux entreprises européennes des financements plus abondants ; elle peut aussi concentrer davantage les centres de décision financière. Des fusions transfrontalières peuvent créer des groupes capables d’investir à grande échelle ; elles peuvent également raviver les craintes sur l’emploi, les sièges sociaux et le maintien des infrastructures nationales.

Une coalition à construire avant de réformer

La faisabilité de l’Europe à deux vitesses dépendra moins de la formule institutionnelle que de la liste des partenaires prêts à s’y engager. La France ne peut pas, seule, décréter un marché financier intégré ni organiser une dette commune. Elle doit convaincre des États disposant d’une capacité budgétaire, d’un poids industriel et d’un intérêt convergent à modifier les règles actuelles.

Le point de départ pourrait être sectoriel : télécommunications, réseaux énergétiques, défense industrielle, capital-risque ou paiement. Chaque domaine pose cependant une question de partage du pouvoir entre régulateurs nationaux, Commission européenne et autorités européennes. C’est précisément là que se joue la crédibilité du projet : non dans la proclamation d’une Europe plus forte, mais dans la capacité à accepter des arbitrages communs sur les investissements, les concentrations et les règles de marché.

En plaçant ce sujet au centre de sa stratégie, Gabriel Attal assume un pari distinctif. Il propose que la réponse à la concurrence américaine et chinoise passe par davantage de capacités communes, plutôt que par le seul retour aux protections nationales. Reste à savoir si cette promesse d’intégration peut obtenir, en France comme chez les partenaires européens, le mandat politique qu’elle exige.

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