Édition · jeudi 24 septembre 2026 · N°408
L’ONU cherche son régulateur de l’IA

L’initiative nordique pour encadrer l’IA sans Washington ni Pékin

À l’Assemblée générale des Nations unies, Helsinki et Oslo tentent d’installer une règle politique avant que les deux principales puissances de l’IA n’en fixent seules les limites.

Partager
Gouvernance internationale de l’IA — l’initiative nordique pour encadrer l’IA sans Washington ni Pékin

La course aux modèles d’intelligence artificielle ne se joue plus seulement dans les laboratoires, les centres de données et les marchés de semi-conducteurs. Elle entre dans une phase de compétition normative. Vingt-deux pays ont adopté à New York une déclaration affirmant que les systèmes d’IA doivent rester placés sous direction, supervision et contrôle humains. Le texte invite les États à coordonner des standards communs et à examiner la création d’un mécanisme international de surveillance.

L’initiative a été lancée en marge de l’Assemblée générale des Nations unies par le président finlandais Alexander Stubb et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre. Elle vise les modèles dits de frontière, les plus puissants et les plus susceptibles d’être employés dans des domaines sensibles. Son enjeu est de faire émerger une la gouvernance internationale de l’IA avant que les règles de fait ne soient définies par les seuls détenteurs des capacités de calcul, des données et des plateformes.

Le calendrier rend l’exercice particulièrement politique. Les États-Unis et la Chine, qui concentrent une part déterminante des investissements, des infrastructures numériques et des entreprises développant ces modèles, n’ont pas rejoint la déclaration. Washington et Pékin doivent néanmoins se rencontrer dans les prochains jours. Sans eux, le document fixe une orientation diplomatique, mais ne peut créer ni obligation commune ni système effectif de vérification.

La gouvernance internationale de l’IA face au duopole technologique

Les signataires ne demandent pas un moratoire sur le développement de l’IA. Ils privilégient une logique de gestion des risques : protocoles de sûreté transparents, essais avant déploiement, évaluations indépendantes et accès suffisant des évaluateurs aux systèmes pour en mesurer les risques. Ils recommandent aussi un partage d’informations sur les incidents graves de sécurité.

Cette architecture rappelle les débats anciens sur les technologies à double usage. Un même modèle peut améliorer la recherche médicale, automatiser certaines tâches industrielles ou renforcer la détection de fraudes ; il peut aussi abaisser les barrières techniques pour des attaques informatiques, l’ingénierie biologique ou des systèmes d’armes plus autonomes. Alexander Stubb a explicitement cité ces trois risques. La difficulté est que les capacités concernées sont largement détenues par des groupes privés, alors que les conséquences sécuritaires relèvent des États.

La référence implicite est celle d’une supervision comparable, dans son principe, à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Une telle transposition rencontre cependant une limite majeure : le nucléaire repose sur des matières, des installations et des inspections physiquement identifiables. Les modèles d’IA circulent au contraire sous forme de code, de paramètres et de services accessibles à distance. Contrôler leur diffusion supposerait des règles sur le calcul, les centres de données, les puces avancées, les audits et la responsabilité des fournisseurs de cloud.

La la gouvernance internationale de l’IA ne pourra donc pas se limiter à une déclaration de principes. Elle devra préciser qui qualifie un incident grave, quelles informations doivent être transmises, quels organismes peuvent examiner les dispositifs de sécurité et quelles conséquences suivent un refus de coopération. Ces questions touchent directement aux intérêts industriels : une obligation d’audit peut protéger le public, mais aussi imposer des coûts, révéler des méthodes propriétaires et créer un avantage réglementaire pour les entreprises déjà capables de financer la conformité.

Une coalition européenne encore incomplète

La Finlande et la Norvège espèrent désormais élargir le cercle par le G7 et le G20, dont le Royaume-Uni doit prochainement assurer la présidence. Le choix de ces enceintes traduit un calcul pragmatique. L’ONU apporte une légitimité universelle, mais ses procédures sont lentes et tributaires du consensus. Des formats plus restreints peuvent produire des normes techniques ou des engagements politiques plus rapidement, à condition de réunir les États qui disposent des moyens technologiques décisifs.

Le soutien du chancelier allemand Friedrich Merz donne une assise européenne à la démarche. Mais l’absence de la France, de l’Italie, de la Pologne et du Royaume-Uni parmi les signataires révèle que la position européenne n’est pas stabilisée. L’Union européenne dispose déjà d’un cadre réglementaire avec l’AI Act, qui organise des obligations selon le niveau de risque et prévoit des exigences particulières pour certains modèles généralistes. La Commission européenne en précise le déploiement dans sa présentation du cadre réglementaire européen sur l’IA.

Ce dispositif ne résout pas le problème international. Il peut néanmoins donner à l’Europe un point d’appui : transformer son marché en espace de conformité, puis tenter d’exporter ses méthodes d’évaluation et ses définitions de risque. C’est la logique classique du pouvoir normatif européen. Elle reste vulnérable lorsque les infrastructures essentielles, des accélérateurs de calcul aux services de cloud, sont principalement contrôlées hors d’Europe.

La gouvernance internationale de l’IA, entre sûreté et souveraineté

Pour les pays européens, le débat ne porte donc pas uniquement sur l’éthique des algorithmes. Il concerne l’accès aux capacités de calcul, la protection des données sensibles, la résilience face aux cyberattaques et la maîtrise des usages militaires. Exiger une intervention humaine dans une décision critique n’a de portée que si l’autorité qui intervient comprend le système, peut en contrôler les données d’entrée et conserve la possibilité matérielle de l’arrêter.

La déclaration de New York ouvre un espace de négociation, sans résoudre la question centrale : les États-Unis et la Chine accepteront-ils une la gouvernance internationale de l’IA qui limite, même partiellement, leur liberté technologique et stratégique ? La réponse dépendra moins de la formule institutionnelle retenue que des intérêts concrets des deux puissances et de leur disposition à soumettre leurs entreprises les plus avancées à des règles vérifiables.

À lire aussi : Une licence américaine ouvre la vente d’une mine arménienne liée à VTB

Mots-clés