Édition · vendredi 25 septembre 2026 · N°418
Londres, relais financier de Pékin

ICBC, la banque chinoise au service de financements stratégiques

Les activités internationales d’ICBC ne relèvent pas seulement de l’expansion commerciale. Elles montrent comment une banque d’État peut articuler crédit, technologies sensibles et accès aux infrastructures dans la stratégie extérieure chinoise.

Partager
Financements chinois stratégiques — iCBC, la banque chinoise au service de financements stratégiques

Les banques publiques chinoises sont devenues des instruments centraux de la projection économique de Pékin. Leur rôle ne se limite pas à financer le commerce extérieur ou l’implantation des entreprises nationales : elles peuvent aussi ouvrir des accès à des technologies, maintenir des relations commerciales sous pression réglementaire et soutenir la présence chinoise dans des secteurs d’infrastructure.

Des documents confidentiels issus de filiales britanniques d’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), examinés dans le cadre d’une enquête internationale, éclairent cette mécanique. Ils portent sur des opérations menées depuis Londres, point d’articulation entre les marchés financiers occidentaux et les intérêts d’un groupe contrôlé par l’État chinois. Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une infraction aux règles de sanctions ou de conformité. Ils décrivent en revanche une hiérarchie des priorités dans laquelle les financements chinois stratégiques s’insèrent dans les objectifs industriels et diplomatiques de Pékin.

Le sujet dépasse donc le cas d’une banque. ICBC est un acteur financier mondial, doté d’implantations à l’étranger et inséré dans l’appareil économique chinois. Dans ce modèle, l’intérêt commercial, l’accès aux actifs et la continuité des réseaux d’affaires peuvent servir simultanément la politique industrielle de l’État.

Les financements chinois stratégiques au-delà du crédit

Les dossiers évoquent notamment Huawei. Selon les éléments examinés, la banque aurait facilité le transfert d’environ 1 milliard de dollars depuis Londres quelques jours après l’inculpation américaine du groupe, en janvier 2019. Le ministère américain de la Justice a annoncé l’inculpation de Huawei en 2019, notamment pour des accusations relatives aux sanctions contre l’Iran, aux contrôles à l’exportation et à la fraude bancaire ; Huawei a contesté ces accusations.

L’enjeu, pour ICBC, était moins la seule exécution d’un virement que la conservation d’une capacité de service pour une entreprise placée au cœur de la rivalité technologique sino-américaine. Huawei est un client systémique pour la Chine : ses équipements, ses brevets et ses réseaux internationaux participent à la maîtrise des télécommunications. Les financements chinois stratégiques peuvent ainsi réduire l’effet immédiat d’une procédure judiciaire ou de restrictions financières étrangères, sans nécessairement les contourner directement.

La même logique apparaît dans les infrastructures. Au Royaume-Uni, les documents font état de prêts et de lignes de crédit approchant 1,7 milliard de dollars à des sociétés actives dans l’eau et l’énergie. Une note interne décrirait la participation au financement de parcs éoliens comme importante pour maintenir la position de la banque dans le secteur britannique des renouvelables.

Ce type de présence mérite une attention particulière : l’infrastructure ne se résume pas à un rendement financier. Elle donne accès à des informations sur les opérateurs, à des relations durables avec les autorités de régulation et à des occasions de refinancement. Les montages de dette dans l’eau, l’énergie ou les réseaux peuvent aussi créer une dépendance contractuelle, même lorsqu’ils ne s’accompagnent d’aucune prise de contrôle capitalistique.

Technologie énergétique et réseaux sous sanctions

En Suède, ICBC se serait intéressée au producteur de carburants Preem, client de longue date, en associant une offre de financement à l’intérêt de groupes pétroliers chinois pour ses procédés. Les documents mentionnent notamment le raffinage d’huiles usagées de cuisson et de biomasse forestière en produits pétroliers à plus forte valeur ajoutée. Pour Pékin, la valeur ne réside pas seulement dans l’approvisionnement énergétique : elle se trouve aussi dans la connaissance industrielle, les procédés de conversion et les licences susceptibles d’être diffusées.

Les financements chinois stratégiques servent ici de porte d’entrée vers une technologie déterminée. Cette pratique est difficile à qualifier globalement : le financement lié à un partenariat industriel est courant. Mais elle prend une autre dimension lorsqu’elle est portée par une banque d’État, au bénéfice potentiel d’entreprises nationales engagées dans des secteurs considérés comme prioritaires.

Les documents soulèvent aussi la question des réseaux commerciaux liés au Bélarus et à la Russie. La filiale britannique de Zoomlion, fabricant chinois d’engins de chantier, figurait parmi les clients d’ICBC Londres alors que le groupe coopérait avec MAZ, entreprise publique bélarusse, dans un parc industriel près de Minsk. MAZ avait fait l’objet de mesures restrictives occidentales en raison de ses liens avec le régime d’Alexandre Loukachenko.

La sortie de MAZ de la coentreprise en 2023, après des sanctions américaines, n’épuise pas la question de la continuité des flux. Les sanctions agissent sur les entités désignées, mais les chaînes industrielles s’adaptent fréquemment par la substitution de fournisseurs, d’intermédiaires ou de véhicules juridiques. Le Conseil de l’Union européenne rappelle que son régime visant le Bélarus couvre notamment des mesures économiques et individuelles destinées à limiter les soutiens au régime et à la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

Pour les régulateurs européens et britanniques, la difficulté est donc double. Il faut contrôler les opérations interdites, mais aussi comprendre comment des banques systémiques organisent, dans les limites formelles du droit, des relations capables de préserver des options commerciales pour leurs clients et pour leur État d’origine. C’est à cet endroit que les financements chinois stratégiques deviennent un enjeu de souveraineté : le crédit n’est pas seulement un flux d’argent, mais une capacité à tenir des positions dans les chaînes technologiques, énergétiques et logistiques.

Mots-clés