Édition · vendredi 25 septembre 2026 · N°418
À l’ONU, le vide américain

Gouvernance de l’IA : l’absence américaine bloque le cadre mondial

La rivalité technologique entre Washington et Pékin déplace le débat sur l’IA du terrain éthique vers celui de la puissance. L’ONU cherche un cadre commun, mais ne peut imposer de garde-fous aux États qui concentrent les capacités de calcul et les laboratoires.

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Gouvernance mondiale de l’IA — gouvernance de l’IA : l’absence américaine bloque le cadre mondial

La gouvernance mondiale de l’IA bute sur une contradiction désormais explicite : les États qui demandent des règles communes ne contrôlent pas, pour la plupart, les infrastructures, les capitaux et les laboratoires capables de produire les modèles les plus avancés. À l’Assemblée générale des Nations unies, cette semaine, le refus américain de s’associer à un dispositif multilatéral a donc pesé davantage que les appels à la coopération.

Donald Trump a rejeté devant l’Assemblée l’idée d’un mécanisme international de contrôle de l’intelligence artificielle, assimilé à une forme de contrainte « globaliste ». Cette position ne signifie pas l’absence de politique américaine sur l’IA : elle traduit plutôt une préférence pour des arbitrages nationaux, en lien étroit avec l’industrie technologique, plutôt que pour des obligations négociées dans une enceinte où Washington ne disposerait pas seul du levier réglementaire.

Le problème est institutionnel autant que technologique. Les entreprises américaines et chinoises concentrent une part décisive des modèles de frontière, des capacités de calcul et des données nécessaires à leur entraînement. Un accord qui ne les engagerait pas fixerait des principes pour les États les moins équipés, sans modifier directement les conditions de développement des systèmes les plus puissants.

La gouvernance mondiale de l’IA face aux deux pôles technologiques

Au Conseil de sécurité, Sam Altman, directeur général d’OpenAI, et Dario Amodei, qui dirige Anthropic, ont plaidé pour une coopération internationale sur les risques de sécurité des modèles. Le second a notamment défendu des standards communs d’évaluation. Leur démarche répond à un intérêt industriel évident : un cadre partagé pourrait limiter la fragmentation réglementaire entre marchés. Elle révèle aussi une difficulté plus profonde : les entreprises demandent des règles alors que les États peinent à déterminer qui doit les édicter, les contrôler et en sanctionner la violation.

Une déclaration portée par la Finlande et la Norvège, soutenue par 22 pays, appelle à maintenir l’IA sous direction, contrôle et supervision humains. Ni les États-Unis ni la Chine ne l’ont rejointe. Pékin a néanmoins laissé ouverte la voie d’un « cadre de gouvernance mondial fondé sur le consensus », selon son représentant permanent auprès de l’ONU, Fu Cong. Cette formule conserve une ambiguïté centrale : le consensus peut fournir un espace de dialogue, mais il donne aussi à chaque grande puissance un moyen de neutraliser les contraintes qu’elle juge contraires à ses intérêts stratégiques.

La différence entre Washington et Pékin ne porte donc pas seulement sur le principe de règles internationales. Elle concerne la capacité à inscrire ces règles dans un rapport de force. Les États-Unis disposent d’un avantage dans les puces de pointe, le cloud, les investissements et les principaux laboratoires privés. La Chine entend préserver son autonomie de calcul et de modèles, tout en évitant que des normes occidentales deviennent des instruments indirects de restriction technologique. Dans ce contexte, la gouvernance mondiale de l’IA est inséparable de la compétition pour les semi-conducteurs, l’énergie nécessaire aux centres de données et le contrôle des chaînes d’approvisionnement numériques.

Des normes utiles, mais sans capacité de contrainte

L’ONU tente de se placer au centre de cette discussion. Son Panel scientifique international indépendant sur l’IA a publié un rapport préliminaire en juillet, destiné à nourrir le Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA prévu à New York en mai prochain. António Guterres a rappelé que les gouvernements disposant des capacités les plus importantes portaient une responsabilité particulière. Le diagnostic est juste, mais l’organisation ne possède ni pouvoir de contrôle sur les laboratoires, ni capacité autonome d’audit des modèles, ni régime de sanctions comparable à ceux qui encadrent certains échanges commerciaux ou programmes de prolifération.

Les précédents multilatéraux invitent à la prudence. Négocier un traité international prend des années ; obtenir des mécanismes de vérification acceptés par les grandes puissances en prend davantage. Or la vitesse de diffusion des modèles, y compris dans la cyberdéfense, la désinformation, la recherche scientifique et les services publics, réduit le temps disponible pour bâtir un compromis. La gouvernance mondiale de l’IA risque ainsi de produire d’abord des principes de transparence, des nomenclatures de risques et des méthodes d’évaluation, avant d’atteindre des obligations juridiquement opposables.

Pour les Européens, l’enjeu est de ne pas confondre présence diplomatique et capacité de peser. Emmanuel Macron a appelé les États attachés à leur indépendance à éviter une position de vassalité entre les deux puissances et à développer un modèle de frontière open source. Mais l’autonomie suppose des ressources concrètes : accès aux puces, capacités de cloud, financement patient, données industrielles et compétences. Sans ces actifs, l’Europe pourra contribuer aux normes ; elle aura plus de mal à décider des compromis techniques qui les rendent effectives.

La gouvernance mondiale de l’IA ne se jouera donc pas seulement dans les déclarations onusiennes. Elle dépendra de la faculté des États à relier leurs exigences de sécurité à des instruments de puissance industrielle. À défaut, le multilatéralisme établira un langage commun tandis que les règles opérationnelles continueront d’être définies par les plateformes, les autorités nationales américaines et chinoises, et les restrictions sur les technologies critiques.

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