Projet de cité privée en Uruguay : le pouvoir reste à l’État
Derrière la promesse d’une communauté préparée à l’après-IA, Praxis cherche moins à fonder un État qu’à obtenir les conditions juridiques et foncières d’une enclave privée. En Uruguay, la souveraineté ne se délègue pas par communiqué.
Praxis, projet américain issu des milieux techno-libertariens, affirme avoir lancé la construction d’une ville sur le littoral uruguayen du Río de la Plata. Ses promoteurs annoncent une arrivée des premiers résidents en 2027. Le projet de cité privée est présenté comme une communauté pensée pour un monde où l’intelligence artificielle générale bouleverserait le travail, les institutions et l’organisation sociale.
La formule relève d’abord d’une stratégie d’implantation. Pour ses financeurs et ses animateurs, il s’agit de transformer une communauté numérique, dotée de capitaux et d’une identité idéologique, en une présence territoriale. Mais le passage d’un réseau à une ville ne crée pas une souveraineté. En Uruguay, l’accès au sol, les permis de construire, les règles d’urbanisme, la fiscalité, le droit du travail et la sécurité demeurent de la compétence des pouvoirs publics.
Cette distinction est centrale. La rhétorique du « nouvel État » sert à mobiliser des investisseurs et des futurs résidents ; la réalisation concrète dépend, elle, d’autorisations administratives et de contrats inscrits dans le droit uruguayen. Le président Yamandú Orsi a rencontré des représentants de Praxis, selon le projet. Une rencontre politique ne vaut toutefois ni statut dérogatoire ni transfert de prérogatives régaliennes.
Le projet de cité privée, entre foncier et régime juridique
Praxis a été lancé en 2019 par Dryden Brown et Charlie Callinan, initialement sous le nom de Bluebook Cities. Ses origines se situent dans la mouvance du seasteading, qui envisageait la création de communautés autonomes en mer afin de bénéficier des incertitudes du droit international. Le déplacement vers la terre ferme marque une inflexion pragmatique : les plateformes flottantes ont buté sur leur coût, leur fragilité matérielle et l’opposition des États côtiers.
Le projet de cité privée uruguayen suit plutôt la logique des « États réseau » popularisée par Balaji Srinivasan : agréger une population en ligne, constituer un capital et rechercher ensuite un territoire d’accueil. Le modèle ne suppose pas nécessairement une indépendance formelle. Il vise plutôt à négocier un environnement réglementaire favorable, des règles de résidence souples et une gouvernance privée étendue sur des services urbains.
L’Uruguay offre à cet égard un terrain attractif : stabilité institutionnelle, ouverture aux capitaux étrangers et cadre relativement prévisible pour les implantations économiques. Le pays conserve néanmoins une tradition administrative forte. Le cadre uruguayen des investissements, présenté par l’agence publique Uruguay XXI, repose sur l’égalité de traitement entre investisseurs nationaux et étrangers, non sur la création de juridictions souveraines privées.
La question décisive sera donc celle des engagements effectivement accordés : nature du terrain, régime foncier, obligations d’équipement, raccordements, fiscalité locale, règles environnementales et responsabilité des promoteurs. Sans textes publiés, la communication de Praxis ne permet pas d’établir qu’un régime spécifique lui a été concédé.
Des capitaux de la Silicon Valley à la recherche d’un territoire
Praxis a attiré des soutiens de premier plan dans l’écosystème technologique américain. Peter Thiel l’a soutenu à ses débuts avant de prendre ses distances, tandis que Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir, Marc Andreessen et Apollo Projects, fonds associé à Sam Altman, figurent parmi les investisseurs ou soutiens mentionnés autour de l’initiative. Cette constellation importe moins par le montant exact des apports — qui n’est pas rendu public dans les éléments disponibles — que par sa capacité à associer capital-risque, réseaux technologiques et projection politique.
Le récit de l’après-IA donne à cette opération une justification nouvelle. La ville serait un lieu où des individus économiquement favorisés pourraient organiser leur vie hors des cadres sociaux jugés trop lents ou trop contraignants. Or la promesse d’autonomie repose toujours sur des infrastructures collectives : routes, énergie, télécommunications, eau, ports, police, justice. Celles-ci sont soit fournies par l’État, soit construites sous son contrôle.
Le précédent de Próspera, au Honduras, illustre cette dépendance. Cette cité privée s’est développée dans le cadre des zones d’emploi et de développement économique, les ZEDE, avant que le gouvernement hondurien ne remette en cause ce dispositif. L’épisode rappelle qu’un montage juridique, même soutenu par des investisseurs internationaux, reste réversible lorsqu’un État modifie sa loi ou sa politique territoriale.
Ce que l’Uruguay a à gagner, et à préserver
Pour l’Uruguay, l’intérêt potentiel est clair : attirer des capitaux, des entrepreneurs et une activité de construction sur une façade littorale proche de Buenos Aires. Le risque est tout aussi lisible : voir se constituer une enclave dont la valeur repose sur la promesse d’échapper, même partiellement, aux règles communes. L’arbitrage ne se joue donc pas entre innovation et immobilisme, mais entre investissement productif contrôlable et concession de capacités de régulation.
Le projet de cité privée ne sera crédible que s’il se traduit par des documents opposables : acquisitions foncières, permis, obligations d’infrastructure, règles de résidence et régime fiscal. À défaut, il demeure une opération de marque destinée à fédérer une clientèle mondiale autour d’un imaginaire de sortie des États-nations.
En pratique, le rapport de force reste favorable à Montevideo. Praxis peut sélectionner ses résidents et financer des équipements ; il ne peut ni frapper monnaie, ni établir une police, ni se soustraire aux juridictions uruguayennes. Le projet de cité privée constitue ainsi un test pour la politique d’investissement du pays : capter les ressources de la Silicon Valley sans laisser le récit de l’autonomie privée redéfinir les prérogatives publiques.
