L’épargne retraite française ne garantit pas le financement industriel
La cession de LMB Aerospace à un groupe américain remet au premier plan une faiblesse française : l’existence d’une épargne abondante ne crée pas, à elle seule, un actionnariat national capable d’intervenir dans les filières sensibles.
La vente de LMB Aerospace au groupe américain Loar Group, autorisée à la fin de 2025, a donné une traduction concrète à une question récurrente de politique industrielle : qui peut financer une entreprise française lorsqu’elle cherche un repreneur ? Le motoriste corrézien fournit notamment des équipements au Rafale, aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et au porte-avions Charles-de-Gaulle. L’absence d’offre française a pesé dans l’issue du dossier.
Le cas a conduit les députés Christophe Plassard, Charles Rodwell et Jean-Louis Thiériot à placer le financement des PME stratégiques au centre de leur rapport sur la sécurité économique, remis en juillet 2026. Parmi leurs pistes figurent la mobilisation des dividendes de l’Agence des participations de l’État et la constitution de capacités d’investissement de long terme. Le diagnostic est compréhensible : l’industrie française manque souvent d’investisseurs patients au moment où une transmission, une recapitalisation ou une montée en gamme se joue.
Mais l’idée selon laquelle il suffirait de créer des fonds de pension pour résoudre ce déficit confond deux questions. La première est la formation d’un stock d’actifs financiers. La seconde est son orientation. La France possède déjà plusieurs mécanismes de capitalisation ; aucun ne transforme mécaniquement l’épargne en capital disponible pour les entreprises nationales.
L’épargne retraite française existe déjà
L’ERAFP, régime additionnel de la fonction publique, en est l’illustration la plus nette. Créé après la réforme des retraites de 2003, ce régime obligatoire investit les cotisations assises sur une partie des primes des agents publics. Il comptait, selon ses données publiées, plusieurs millions de cotisants et près de 48 milliards d’euros d’actifs à la fin de 2025. Son existence rappelle que le système français ne se réduit pas à la répartition.
S’y ajoutent les régimes professionnels, l’épargne salariale, l’actionnariat salarié et les plans d’épargne retraite. Le plan d’épargne retraite, créé par la loi Pacte, a largement diffusé un support destiné à conserver une épargne jusqu’à la retraite. Fin 2025, les encours de ces plans dépassaient 150 milliards d’euros selon les chiffres mis en avant par le secteur financier.
Le problème n’est donc pas l’inexistence de l’épargne retraite française. C’est le faible lien entre cette masse financière et les besoins de fonds propres des entreprises non cotées, particulièrement dans les secteurs industriels où les horizons de retour sont longs et les risques élevés. Les plans d’épargne retraite ne consacreraient qu’environ 3,3 % de leurs encours aux actifs non cotés. Même lorsqu’une règle encourage cette orientation, elle ne détermine ni les cibles ni le volume effectivement investi.
Un portefeuille n’est pas un instrument de souveraineté
Les comparaisons internationales invitent à la prudence. Les grands fonds néerlandais et canadiens, souvent cités en exemple, investissent largement hors de leur pays. L’ABP, premier fonds néerlandais, gère plusieurs centaines de milliards d’euros mais ne concentre qu’une part limitée de son portefeuille aux Pays-Bas. Au Canada, le régime public a lui aussi réduit, sur deux décennies, le poids des actifs domestiques au profit des marchés américains et internationaux.
Cette logique n’a rien d’anormal. Un gestionnaire a une obligation envers les bénéficiaires : rechercher un rendement ajusté du risque, diversifier les actifs et préserver la liquidité nécessaire au paiement des prestations. Imposer une préférence nationale trop large peut dégrader cette diversification et exposer les retraites à un choc propre à l’économie française. La baisse historique de la détention d’actions britanniques par les fonds de pension du Royaume-Uni montre, à l’inverse, qu’un grand marché financier ne conserve pas spontanément son épargne domestique.
La question est donc institutionnelle. Si l’État veut que l’épargne retraite française contribue davantage aux capacités productives du pays, il doit définir un cadre qui ne fasse pas porter à l’épargnant seul le risque d’une politique industrielle. Cela suppose de distinguer trois fonctions :
- la gestion des droits à retraite, qui impose prudence et diversification ;
- le financement des entreprises, qui requiert des véhicules patients, capables d’accepter l’illiquidité ;
- la protection des actifs stratégiques, qui relève d’abord du filtrage des investissements étrangers et de la capacité d’intervention publique.
Le précédent britannique, une contrainte encadrée
Le Royaume-Uni tente d’organiser ce rapprochement sans prétendre que le marché le produira seul. L’accord de Mansion House, signé en 2025 par plusieurs gestionnaires, prévoit une part minimale d’actifs privés dans les fonds par défaut, avec un fléchage partiel vers les actifs britanniques. Le Pension Schemes Act de 2026 a en outre donné au gouvernement un pouvoir limité pour fixer des objectifs d’allocation, sous conditions et pour une durée bornée.
Cette méthode a une vertu : elle reconnaît que l’orientation domestique est une décision politique, donc un choix qui doit être explicite, contrôlé et proportionné. Elle ne dispense pas de bâtir des projets finançables. Sans entreprises suffisamment rentables, sans marché de sortie pour les investisseurs et sans intermédiaires compétents, une obligation d’investissement national risque surtout de renchérir le coût du capital ou de déplacer les risques dans les bilans des épargnants.
Pour la France, la priorité pourrait être moins de multiplier les enveloppes d’épargne que de structurer une chaîne de financement pour les PME industrielles : fonds de croissance, garanties publiques ciblées, co-investissements et conditions de gouvernance précises. L’Agence des participations de l’État, Bpifrance et les investisseurs institutionnels peuvent y jouer des rôles complémentaires, à condition que leurs mandats soient lisibles.
L’épargne retraite française représente une ressource importante, mais elle ne peut devenir un levier industriel que si les risques, les rendements attendus et la responsabilité de l’État sont clairement répartis. À défaut, le pays disposera d’un capital financier réel, mais pas nécessairement du capital stratégique nécessaire lorsque la propriété d’une entreprise décisive est en jeu.
