Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Moscou, la rente sous sanctions

Fortune des milliardaires russes : une concentration renforcée

La hausse spectaculaire des grandes fortunes russes ne relève pas seulement des marchés. Elle révèle la manière dont sanctions, substitution aux importations et contrôle des actifs recomposent les gagnants de l’économie de guerre.

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Un village serein niché dans des montagnes enneigées par une journée d'hiver claire.
Photo de Lywin sur Pexels

La fortune des milliardaires russes a progressé de 92 milliards de dollars entre 2024 et 2025, selon le Billionaire Census 2026 d’Altrata. Le pays comptait alors 151 milliardaires, soit 23 de plus qu’un an auparavant. Leur patrimoine cumulé atteignait 549 milliards de dollars.

À l’échelle mondiale, la Russie se classait ainsi au quatrième rang, derrière les États-Unis, la Chine et l’Allemagne. Le chiffre ne décrit pas seulement une distribution de revenus. Il indique quels secteurs ont bénéficié de la réorganisation de l’économie russe depuis l’invasion de l’Ukraine et la rupture progressive avec les marchés occidentaux.

La fortune des milliardaires russes a augmenté deux fois plus vite que celle des milliardaires français en valeur absolue sur la même période, et trois fois plus vite que celle des milliardaires italiens. Cette comparaison doit toutefois être lue avec prudence : les variations de change, les valorisations d’actifs et la composition sectorielle des patrimoines ne recouvrent pas les mêmes réalités d’un pays à l’autre.

La fortune des milliardaires russes progresse avec le rouble et l’Asie

Plusieurs mécanismes ont concouru à cette hausse. Le premier est monétaire. L’évolution du rouble a modifié la valeur exprimée en dollars des actifs détenus en Russie. Une appréciation de la monnaie suffit à accroître mécaniquement la richesse mesurée dans la devise américaine, sans qu’un actif supplémentaire ait nécessairement été créé.

Le deuxième mécanisme tient aux matières premières. Hors pétrole, les recettes tirées des ressources ont augmenté, tandis que les échanges commerciaux avec l’Asie ont pris une place plus importante. La réorientation des débouchés n’a donc pas supprimé les revenus issus de l’extraction et de la transformation. Elle a déplacé leurs circuits commerciaux, leurs monnaies de règlement et leurs contreparties.

La fortune des milliardaires russes bénéficie aussi de la production de biens et de services qui remplace certaines importations occidentales. Cette substitution ne signifie pas que la Russie a retrouvé une autonomie industrielle complète. Elle crée en revanche des positions protégées pour les groupes capables de contrôler une chaîne d’approvisionnement, d’obtenir des autorisations administratives ou de reprendre des actifs devenus indisponibles.

Le Kremlin reste l’arbitre des actifs stratégiques

Depuis le début du conflit, la redistribution d’actifs étrangers saisis ou cédés sous la contrainte a ajouté une dimension politique à cette concentration. Le Kremlin ne se contente pas de gérer une réponse aux sanctions : il détermine aussi, dans plusieurs cas, quels acteurs russes peuvent reprendre des entreprises, des infrastructures ou des activités abandonnées par des groupes occidentaux.

Le mécanisme rapproche propriété économique et accès au pouvoir. La valeur d’une entreprise dépend alors de ses résultats, mais aussi de sa capacité à fonctionner dans un environnement de restrictions, à sécuriser ses approvisionnements et à obtenir l’appui des autorités. La fortune des milliardaires russes devient ainsi un indicateur indirect de la sélection opérée par le nouvel ordre économique russe.

Le cas de la famille d’Alexeï Mordachov est révélateur de cette structure. Sa richesse repose principalement sur l’acier et l’or, deux secteurs directement liés aux ressources naturelles et aux capacités industrielles du pays. Cette position illustre la place centrale conservée par les activités extractives et lourdes dans le sommet de la hiérarchie patrimoniale.

Un sommet patrimonial dominé par les ressources

Parmi les dix personnes ou familles les plus riches du pays, cinq tirent principalement leur fortune des matières premières et quatre de l’énergie, notamment du pétrole et du gaz. La concentration n’est donc pas répartie de manière homogène entre les secteurs. Elle se fixe autour des actifs qui produisent des recettes d’exportation ou contrôlent des intrants essentiels à l’industrie.

Cette composition distingue la Russie des États-Unis. Les sept premières fortunes américaines proviennent d’entreprises technologiques, alors que les secteurs technologiques et financiers restent minoritaires au sommet russe. La différence ne tient pas uniquement à la présence de sanctions. Elle renvoie à deux modèles de capitalisme : l’un valorise les plateformes, les logiciels et les réseaux mondiaux ; l’autre demeure structuré par les ressources, l’énergie et les conglomérats industriels.

Le ratio entre la richesse totale des milliardaires et le produit intérieur brut donne une autre mesure de cette concentration. Il atteignait 27 % en Russie, contre 26,6 % en Inde et 24,4 % aux États-Unis, d’après les données reprises dans le rapport. Cet indicateur ne mesure pas les inégalités dans leur ensemble, mais le poids relatif d’un groupe très étroit dans l’économie nationale.

Les données historiques citées par Altrata éclairent la profondeur du phénomène. Entre 1986 et 2016, le centième de la population russe a connu la plus forte progression moyenne de revenu, avec un rôle particulièrement marqué du millième supérieur. La trajectoire actuelle prolonge donc une concentration ancienne, tout en l’adaptant aux contraintes nées de la guerre et des sanctions.

Une richesse croissante, mais dépendante de l’État

La fortune des milliardaires russes ne doit pas être interprétée comme le signe d’un marché libéré de toute contrainte publique. Elle montre plutôt que l’État reste le centre de gravité de la propriété stratégique. Les groupes privés peuvent s’enrichir lorsque leurs activités correspondent aux priorités industrielles, commerciales ou géopolitiques fixées par Moscou.

Cette dépendance constitue à la fois une force et une fragilité. Elle permet au pouvoir de mobiliser rapidement les grands groupes, de préserver des capacités de production et de rediriger les exportations. Mais elle expose les fortunes concernées à des décisions administratives, à la fermeture de marchés et à une dépendance accrue envers quelques acheteurs asiatiques.

La hausse de 2025 ne prouve donc pas que les sanctions sont sans effet. Elle indique qu’elles ont produit une économie plus segmentée, dans laquelle les pertes sont concentrées sur certains secteurs tandis que les détenteurs d’actifs stratégiques peuvent capter les revenus de la réorientation. Pour les économies européennes, l’enjeu est moins de suivre le classement des fortunes que d’identifier les chaînes de valeur qui permettent encore à cette richesse de circuler.

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