Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°319
Radicalisation en réseau

La menace masculiniste impose un nouveau travail à la sécurité intérieure

Longtemps traités comme un simple bruit de fond misogyne, les récits incels et masculinistes entrent dans le champ de la prévention de la radicalisation. Les services doivent désormais suivre des communautés diffuses, sans organisation formelle ni chaîne de commandement visible.

Partager
La menace masculiniste impose un nouveau travail à la sécurité intérieure

La radicalisation ne commence pas nécessairement par une affiliation à un groupe structuré. Elle peut s’installer dans des conversations, des forums, des vidéos et un vocabulaire qui transforme une frustration intime en doctrine collective. C’est ce déplacement qui place désormais la menace masculiniste dans le radar des autorités françaises.

Les récits recueillis auprès de proches de jeunes hommes engagés dans ces univers décrivent une même trajectoire : solitude ou échec sentimental, adhésion à des théories présentant les femmes comme un bloc hostile, puis banalisation de la contrainte, du harcèlement ou de la violence. Ces témoignages ne constituent pas une mesure statistique. Ils éclairent toutefois un mécanisme dont les services et les institutions parlementaires signalent désormais la dimension sécuritaire.

En juillet 2025, le Parquet national antiterroriste a ouvert une procédure contre un homme soupçonné d’avoir préparé une action violente inspirée par l’idéologie incel. Le précédent compte moins par le nombre de personnes concernées que par le changement de qualification : un univers numérique misogyne peut, dans certains cas, fournir une grille de justification à un projet de violence politique.

La menace masculiniste, de l’isolement à l’action collective

Le masculinisme ne recouvre pas toute expression du sexisme, ni même toute défiance à l’égard des relations entre les sexes. Son ressort propre est l’organisation d’un récit de dépossession : les hommes y seraient victimes d’un ordre social dominé par les femmes et devraient reprendre une position de contrôle. Les termes de « red pill », « black pill », « hypergamie » ou « looksmaxxing » fonctionnent comme des signes de reconnaissance autant que comme des cadres d’interprétation.

Dans cette vision, la situation personnelle — célibat, rejet amoureux, difficultés sociales — n’appelle plus une réponse individuelle. Elle devient la preuve d’une conspiration ou d’une règle générale. La désignation d’un adversaire collectif rend alors recevables, pour une fraction des participants, des pratiques de harcèlement coordonné, de dénigrement ou de violences. C’est ce passage de l’opinion au mot d’ordre qui différencie la menace masculiniste d’une misogynie exprimée à titre privé.

La Direction générale de la sécurité intérieure a alerté en 2026 sur le potentiel de violence de ces mouvances. Pour les enquêteurs, la difficulté tient à leur forme : elles ne reposent pas toujours sur des structures hiérarchisées, des lieux de réunion ou des figures dirigeantes identifiables. Leur continuité est assurée par des plateformes, des comptes d’influence et une circulation transnationale de contenus, largement inspirés de codes nés dans l’espace anglophone.

Un enjeu de détection pour la DGSI et la justice

La réponse ne peut donc pas se réduire à la suppression ponctuelle de contenus. Les services doivent distinguer ce qui relève de la provocation, aussi abjecte soit-elle, de l’indice d’un passage à l’acte. Cette appréciation repose sur des faisceaux concrets : menaces ciblées, recherches de moyens, glorification d’auteurs d’attentats, échanges opérationnels ou rupture avec l’entourage. Le Parquet national antiterroriste n’intervient qu’à ce stade judiciaire ; en amont, la prévention relève d’un ensemble d’acteurs, des plateformes aux établissements scolaires et aux services de renseignement.

La question touche également à la protection des victimes. Les campagnes de harcèlement coordonné peuvent viser des femmes, des militantes, des créatrices de contenu ou des anciennes partenaires. Elles constituent un mode d’action peu coûteux, immédiatement disponible et difficile à attribuer lorsque les participants sont dispersés. Elles peuvent aussi servir de sas de socialisation : l’impunité perçue et la valorisation au sein du groupe abaissent le seuil de recours à la violence.

Dans son rapport sur la montée des réseaux masculinistes, la délégation aux droits des femmes du Sénat appelle à traiter le phénomène comme un enjeu à la fois d’égalité, d’éducation et de sécurité. Le constat rejoint celui du Haut Conseil à l’Égalité, qui documente la diffusion de représentations sexistes et de croyances inégalitaires parmi une partie des jeunes hommes.

La menace masculiniste révèle une faille numérique

La menace masculiniste ne se mesure pas seulement au nombre de procédures antiterroristes. Elle se mesure aussi à la capacité de communautés numériques à convertir une vulnérabilité individuelle en hostilité envers un groupe entier. Cette conversion offre un sentiment d’appartenance, des explications simples et des cibles désignées. Elle est d’autant plus efficace qu’elle emprunte les codes ordinaires du divertissement, du coaching physique ou du conseil sentimental.

Pour l’État, l’enjeu est de ne pas confondre surveillance généralisée et aveuglement. Une réponse utile suppose des outils de signalement accessibles, une formation des professionnels au vocabulaire et aux codes de ces réseaux, ainsi qu’une coopération documentée avec les plateformes. Elle suppose surtout de regarder la menace masculiniste pour ce qu’elle est : non une sous-culture marginale par nature, mais un écosystème capable de produire du harcèlement organisé et, dans ses formes les plus extrêmes, de nourrir des projets violents.

Mots-clés