Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°343
Arctique, un contrôle sans annexion

L’accord de sécurité sur le Groenland étend le levier américain

Derrière l’affichage d’un compromis, Washington cherche à transformer sa présence militaire historique au Groenland en capacité durable de contrôle sur les infrastructures et les capitaux étrangers.

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L’accord de sécurité sur le Groenland étend le levier américain

Donald Trump a annoncé, le 18 septembre, un accord de sécurité sur le Groenland conclu avec le Royaume du Danemark. Le président américain affirme que Washington disposera d’une liberté d’action étendue pour protéger l’île et les États-Unis, et qu’un renforcement militaire américain y interviendra prochainement.

La portée juridique et opérationnelle du texte reste pourtant incertaine. L’accord n’a pas été rendu public ; sa signature est annoncée pour la semaine prochaine, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Copenhague et Nuuk ont confirmé la perspective d’un compromis, en insistant sur la souveraineté danoise et l’intégrité territoriale du Royaume. Cette différence de langage est centrale : les États-Unis présentent une capacité de contrôle, tandis que les autorités danoises et groenlandaises décrivent un dispositif de coopération alliée.

Le principal enjeu porte sur le contrôle des accès futurs à l’île. Donald Trump soutient que les États-Unis pourraient opposer leur veto à l’implantation de bases étrangères et à des investissements considérés comme sensibles. Ni le gouvernement danois ni l’exécutif groenlandais n’ont confirmé cette prérogative. Si elle était inscrite dans l’accord de sécurité sur le Groenland, elle donnerait néanmoins à Washington un levier direct sur les infrastructures critiques, les télécommunications, les activités minières et les équipements portuaires de ce territoire autonome.

Un accord de sécurité sur le Groenland au-delà des bases

La présence américaine au Groenland ne part pas de zéro. L’accord de défense conclu en 1951 entre les États-Unis et le Danemark ouvrait déjà largement l’accès militaire de l’île à Washington. La base de Pituffik, au nord-ouest du territoire, occupe une fonction déterminante dans l’alerte avancée et la surveillance spatiale américaine. Elle s’insère dans l’architecture de défense de l’Amérique du Nord et de l’Atlantique Nord, à un moment où l’Arctique redevient un espace de compétition stratégique.

Le nouvel accord de sécurité sur le Groenland semble donc moins créer une présence américaine que modifier les conditions de son exercice. Le sujet n’est pas seulement le stationnement de militaires, mais la faculté de décider qui peut investir, construire ou déployer des capacités à proximité des installations alliées. Dans un territoire peu peuplé, doté de ressources minérales et placé sur des routes aériennes et maritimes appelées à gagner en importance, le filtrage des capitaux peut devenir un instrument de défense aussi significatif qu’une base.

Le ministère danois des Affaires étrangères rappelle d’ailleurs que l’Arctique et l’Atlantique Nord relèvent d’une responsabilité de sécurité partagée au sein du Royaume, avec les autorités groenlandaises et féroïennes. La politique arctique officielle du Danemark souligne la nécessité de concilier défense, souveraineté et développement local, un équilibre exposé dans les orientations arctiques du ministère danois des Affaires étrangères. Un droit de regard américain sur les investissements sensibles déplacerait cet équilibre au profit de Washington.

Le veto sur les investissements, point de friction

Un tel mécanisme viserait d’abord les acteurs susceptibles de procurer à des puissances rivales une présence physique ou numérique sur l’île : opérateurs de télécommunications, fournisseurs de réseaux, investisseurs dans les ports, entreprises minières ou sociétés liées à des infrastructures duales. La Chine est le principal arrière-plan de cette inquiétude américaine, même si aucune entreprise ni aucun projet précis n’a été publiquement désigné dans les éléments connus de l’accord.

Pour les autorités groenlandaises, le sujet est particulièrement délicat. L’autonomie économique du territoire repose en partie sur sa capacité à attirer des capitaux et à valoriser ses ressources. Un filtre de sécurité piloté de fait par les États-Unis peut protéger des infrastructures stratégiques, mais il réduit aussi la concurrence entre investisseurs et donc le pouvoir de négociation de Nuuk. Le bénéfice sécuritaire avancé par Washington se double d’une influence économique sur les choix de développement de l’île.

Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a présenté le compromis comme un renforcement de la sécurité du Groenland, du Danemark, des États-Unis et de l’alliance occidentale. Mette Frederiksen y voit un instrument de sécurité commune dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. Ces formulations cherchent à inscrire le texte dans le cadre atlantique existant, plutôt que dans une relation de dépendance bilatérale entre Nuuk et Washington.

La souveraineté danoise comme condition politique

L’administration américaine obtient ainsi un succès politique sans transfert formel de souveraineté. Donald Trump avait auparavant évoqué l’annexion de l’île comme une option nécessaire à la sécurité américaine. En actant un accord de sécurité sur le Groenland qui maintient explicitement l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark, Copenhague évite une rupture ouverte entre alliés tout en acceptant, selon la version américaine, un approfondissement majeur de l’empreinte de Washington.

La suite dépendra du texte signé et de son contrôle démocratique. Le dispositif devrait vraisemblablement nécessiter l’approbation des parlements danois et groenlandais. C’est à ce stade que devront être clarifiés le statut exact d’un éventuel veto, les secteurs concernés, l’autorité qui qualifiera un investissement de sensible et les garanties offertes aux institutions groenlandaises.

La négociation règle provisoirement une tension devenue embarrassante au sein de l’OTAN. Mais elle installe une question plus durable : jusqu’où les alliés européens acceptent-ils que la protection militaire américaine dans l’Arctique s’accompagne d’un pouvoir de sélection sur les infrastructures et les capitaux d’un territoire relevant du Royaume du Danemark ?

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