Chez ICBC, le contrôle politique a primé sur les garde-fous bancaires
La première banque chinoise a fait de son réseau international un instrument de projection. Les fragilités de contrôle relevées dans ses propres archives montrent le coût institutionnel de cette expansion pilotée par l'État.
La trajectoire internationale d’ICBC ne se réduit pas à celle d’une banque cherchant de nouveaux marchés. Majoritairement contrôlée par l’État chinois, l’institution a accompagné l’implantation économique de Pékin dans les grands centres financiers et le financement de projets stratégiques à l’étranger. Cette fonction donne une portée particulière aux défaillances relevées dans ses dispositifs internes de contrôle.
Des archives provenant de ses activités londoniennes font état, sur plusieurs années, d’alertes relatives à des soupçons de fraude, de corruption, de gonflement de comptes et de comportements contraires aux règles de conformité. Ces documents ne suffisent pas à établir la responsabilité pénale de chaque salarié concerné. Ils éclairent en revanche une faiblesse plus structurelle : les alertes semblaient coexister avec une politique d’expansion rapide, sans toujours entraîner de correctifs visibles à la mesure des risques signalés.
La gouvernance d’ICBC se situe ainsi au croisement de deux impératifs difficilement conciliables : satisfaire les exigences prudentielles des juridictions d’accueil et exécuter les priorités économiques et diplomatiques fixées par le pouvoir chinois. Pour les partenaires européens de la banque, l’enjeu dépasse donc le seul fonctionnement d’un établissement commercial.
La gouvernance d’ICBC face à l’expansion mondiale
ICBC est présent dans de nombreuses places financières et sert de relais aux entreprises chinoises engagées à l’international. Son rapport annuel 2025 d’ICBC décrit l’étendue de ce réseau et la place de ses filiales et succursales hors de Chine. Cette infrastructure bancaire permet de financer, garantir et organiser des opérations transfrontalières qui ne relèvent pas uniquement de la rentabilité immédiate.
La Belt and Road Initiative a fourni un cadre politique à cette projection. Zhang Hongli, alors haut dirigeant de la banque, avait publiquement assumé que les financements chinois pouvaient renforcer l’influence de la Chine dans les pays bénéficiaires. Le constat est classique dans la diplomatie financière : crédit, accès aux devises et présence bancaire constituent des leviers de pouvoir, particulièrement lorsque le prêteur est contrôlé par un État.
Mais cette logique accroît le coût des faiblesses de conformité. Lorsqu’une banque systémique est chargée de soutenir des opérations considérées comme stratégiques, la chaîne de décision peut privilégier la vitesse d’exécution, la relation politique ou l’accès à un marché. Les contrôles internes deviennent alors moins capables de contrarier les choix d’affaires portés par la hiérarchie. La question n’est pas de savoir si toute opération internationale poursuit un but politique ; elle est de déterminer si les mécanismes de contrôle disposent d’une autonomie réelle lorsqu’un objectif d’État est en jeu.
Zhang Hongli, révélateur d’un problème de contrôle
Le cas de Zhang Hongli concentre cette tension. Avant son arrivée à ICBC en 2010, il avait occupé des responsabilités chez Deutsche Bank et Goldman Sachs en Asie. Deutsche Bank avait engagé en 2014 une procédure civile l’accusant d’avoir fait transiter 3,9 millions de dollars vers une société de conseil liée à un proche, lorsqu’il dirigeait ses activités en Chine. L’issue de cette procédure n’est pas établie par les éléments disponibles.
Cette affaire n’a pas empêché sa promotion au rang de directeur exécutif d’ICBC, ni son rôle dans l’expansion internationale du groupe. Plusieurs années après son départ, les autorités chinoises l’ont arrêté dans le cadre d’accusations de corruption et de pots-de-vin portant sur une période couvrant son passage à la banque. Ces accusations ne valent pas condamnation. Elles posent néanmoins une question de gouvernance d’ICBC : quelles informations étaient prises en compte dans les décisions de nomination et quels contre-pouvoirs pouvaient s’opposer à la promotion d’un dirigeant exposé à des signaux de risque ?
Les dossiers internes indiquent que les difficultés ne se limitaient pas à un cadre dirigeant. Des rapports d’audit, des notes de ressources humaines et des échanges de conformité ont fait remonter des anomalies dans différentes implantations, y compris au Royaume-Uni. À Londres, alors que la banque devait démontrer aux autorités locales la solidité de son dispositif de conformité, une responsable des ressources humaines a signalé des soupçons de corruption concernant certains employés.
La discipline du Parti ne remplace pas la conformité
Pékin a renforcé, depuis 2013, les inspections disciplinaires dans le secteur financier. Ces campagnes ont permis d’identifier de nombreux cas de corruption, dont ceux impliquant des employés d’ICBC. Mais elles répondent d’abord à une logique de contrôle du Parti communiste chinois sur ses cadres et sur les organisations publiques. Elles ne se confondent pas avec un système prudentiel indépendant, fondé sur la traçabilité des décisions, la protection des lanceurs d’alerte et la capacité des services de conformité à bloquer une opération.
La différence est décisive. Une enquête disciplinaire peut sanctionner un individu et rétablir une hiérarchie politique ; une supervision bancaire efficace cherche aussi à prévenir les conflits d’intérêts, les fausses déclarations, les risques de blanchiment et les pertes futures. Dans le premier cas, la loyauté institutionnelle est centrale. Dans le second, la qualité des procédures doit pouvoir résister aux priorités de la direction.
La gouvernance d’ICBC doit être lue à cette aune. Les alertes internes recensées dans les archives montrent moins une absence totale de procédures qu’une difficulté à leur donner un effet contraignant lorsque l’établissement poursuivait son déploiement. Or une banque de cette taille, installée dans des juridictions étrangères, transmet ses vulnérabilités au-delà de la Chine : aux régulateurs hôtes, aux contreparties financières et aux États qui accueillent ses investissements.
Pour l’Europe, le sujet est d’abord celui de la supervision des filiales étrangères de banques contrôlées par des États. L’ouverture d’un marché financier ne consiste pas seulement à délivrer une licence : elle impose de vérifier, dans la durée, si les dispositifs locaux peuvent identifier et remonter les risques sans être neutralisés par le centre. Dans un contexte de rivalité économique accrue, la gouvernance d’ICBC devient donc un indicateur de la frontière, souvent poreuse, entre finance internationale et influence étatique.
