Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Brasilia sous pression étrangère

La présidentielle brésilienne, test de l’influence américaine

Au Brésil, la compétition électorale se joue aussi hors des urnes. Les réseaux de la droite bolsonariste cherchent à internationaliser son affrontement avec la justice et le gouvernement Lula.

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Présidentielle brésilienne — vue pittoresque de bâtiments coloniaux et de la place animée à Cusco, Pérou, mettant en valeur le patrimoine culturel
Photo de Marcelo Mora sur Pexels

La présidentielle brésilienne ne se résume pas au duel annoncé entre Luiz Inácio Lula da Silva et Flávio Bolsonaro. À l’approche du premier tour, prévu le 4 octobre, puis d’un éventuel second tour le 25 octobre, la campagne se transforme en affrontement de réseaux. Les soutiens étrangers, les plateformes numériques et les mesures de pression commerciales interviennent désormais dans une compétition qui reste indécise.

Lula, président sortant et candidat à un dernier mandat, dispose de relais dans les gouvernements étrangers et les organisations progressistes. Flávio Bolsonaro, sénateur et fils de Jair Bolsonaro, s’appuie sur une droite internationale qui voit dans le Brésil un front majeur de la bataille contre les institutions judiciaires, la régulation des plateformes et les politiques de gauche.

Cette internationalisation modifie le rapport de force. Elle ne fournit pas seulement des soutiens symboliques aux candidats. Elle peut produire des effets concrets sur les marchés, la diplomatie et la justice brésilienne, tout en donnant à l’électorat un motif supplémentaire de mobilisation ou de rejet.

La présidentielle brésilienne devient un dossier américain

Le point de cristallisation est Alexandre de Moraes, magistrat de la Cour suprême fédérale du Brésil et figure centrale des procédures visant Jair Bolsonaro. En 2024, il avait ordonné la suspension de X au Brésil après le refus de la plateforme de respecter plusieurs décisions judiciaires, notamment sur le blocage de comptes et de contenus considérés comme illégaux.

Le conflit a rapidement dépassé le cadre du droit brésilien. Eduardo Bolsonaro, frère de Flávio, s’est installé aux États-Unis après avoir perdu son mandat de député en décembre 2025. Depuis Washington, il aurait cherché à convaincre l’administration de Donald Trump de sanctionner Alexandre de Moraes et d’exercer une pression sur les autorités brésiliennes.

Le dispositif de sanctions américain est particulièrement adapté à ce type de stratégie. Le Global Magnitsky Act permet au gouvernement des États-Unis de viser des responsables étrangers accusés de violations des droits humains. En juillet 2025, le département du Trésor américain a annoncé des mesures contre Alexandre de Moraes, en invoquant notamment la liberté d’expression et le traitement judiciaire du dossier Bolsonaro. Les sanctions annoncées par l’Office of Foreign Assets Control ont ensuite été levées en décembre, dans le contexte d’un rapprochement entre Donald Trump et Lula.

Le dossier judiciaire a ainsi été relié à un conflit plus large sur la souveraineté numérique. Trump Media & Technology Group et Rumble, deux entreprises proches de l’écosystème politique trumpiste, ont contesté aux États-Unis les décisions prises par Alexandre de Moraes contre des comptes et des contenus. Une procédure nationale brésilienne s’est retrouvée absorbée par la confrontation entre plateformes américaines et autorités de régulation étrangères.

Un levier commercial au service d’un conflit politique

La présidentielle brésilienne est également exposée à l’usage de l’arme commerciale. À partir de juillet 2025, Washington a menacé ou appliqué des droits de douane élevés sur plusieurs produits brésiliens. Ces mesures ont été présentées comme une réponse à des déséquilibres commerciaux, mais leur calendrier et les déclarations de Donald Trump les ont aussi inscrites dans le contentieux autour de Jair Bolsonaro.

Le mécanisme est classique : une décision de politique commerciale crée un coût pour les entreprises et les exportateurs, puis ce coût devient un instrument de négociation diplomatique. Dans le cas brésilien, la pression vise indirectement le pouvoir de Lula. Elle peut affecter les secteurs tournés vers le marché américain, renchérir certains flux et fournir à la droite un argument sur la perte de souveraineté nationale.

Pour le gouvernement brésilien, l’enjeu est de ne pas laisser une mesure tarifaire étrangère se transformer en référendum sur sa politique intérieure. Pour le camp Bolsonaro, à l’inverse, la pression américaine permet de présenter le contentieux judiciaire comme une affaire internationale de libertés publiques plutôt que comme une procédure liée aux institutions brésiliennes.

Cette stratégie comporte toutefois un risque. Une intervention trop visible de Washington peut renforcer la mobilisation nationaliste autour de Lula. L’électeur brésilien peut interpréter les sanctions ou les menaces commerciales comme une tentative d’imposer un résultat de l’extérieur. Dans une campagne serrée, l’exaspération provoquée par un soutien étranger peut peser autant que ce soutien lui-même.

Deux coalitions internationales, deux récits de souveraineté

Le camp Bolsonaro ne part pas sans ressources. Flávio Bolsonaro a reçu l’appui politique de plusieurs dirigeants de droite radicale, notamment Javier Milei en Argentine, tandis que les réseaux conservateurs américains ont contribué à diffuser le récit d’une justice brésilienne devenue politique. L’objectif n’est pas uniquement de gagner des endorsements. Il s’agit de déplacer le centre de gravité du débat vers la liberté d’expression, la censure numérique et la défense de Jair Bolsonaro.

Lula bénéficie d’un réseau différent. Ses relais se trouvent dans les gouvernements progressistes, les organisations internationales de gauche et les partenaires diplomatiques qui considèrent le Brésil comme un acteur central du Sud global. Cette coalition insiste sur la défense de l’État de droit, la protection des institutions et la nécessité de laisser la justice brésilienne traiter les accusations visant l’ancien président.

Les autorités électorales brésiliennes disposent d’un calendrier et d’un cadre institutionnel précis, suivis par le Tribunal supérieur électoral. Mais le droit électoral ne suffit pas à contenir les influences extérieures. Les plateformes, les réseaux militants transnationaux et les gouvernements étrangers interviennent dans l’espace où se forment les perceptions, bien avant le dépôt du bulletin.

La présidentielle brésilienne illustre ainsi une évolution durable des campagnes nationales. Les frontières entre diplomatie, contentieux judiciaire, politique commerciale et communication numérique deviennent plus poreuses. Un candidat peut rechercher à l’étranger un appui qui fragilise son propre pays, tandis qu’une puissance étrangère peut utiliser une dispute commerciale pour peser sur la composition d’un gouvernement.

Le résultat dépendra donc aussi de la capacité des institutions brésiliennes à maintenir la distinction entre compétition électorale et pression internationale. Si cette distinction disparaît, chaque sanction, rencontre diplomatique ou décision de plateforme pourra être réinterprétée comme un acte de campagne. Dans ce scrutin, le pouvoir ne se jouera pas seulement entre Brasilia et les urnes, mais dans la circulation mondiale des soutiens et des contraintes.

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