Édition · vendredi 18 septembre 2026 · N°214
L’information prise dans les flux

Le financement des médias d’information face à la captation par les plateformes

Le problème n’est pas seulement celui d’une presse en difficulté : il porte sur le contrôle des revenus et des audiences à l’heure où les plateformes deviennent les principaux intermédiaires de l’accès à l’information.

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Le financement des médias d’information face à la captation par les plateformes

Le débat sur la crise de la presse est souvent réduit à la fermeture des kiosques, à l’érosion du papier ou aux difficultés de certains titres. Le mouvement est plus profond. Le financement des médias d’information est désormais pris entre un coût de production largement fixe — enquêter, vérifier, éditer, protéger juridiquement une publication — et des revenus dont une part croissante est captée par les intermédiaires numériques.

Cette redistribution ne relève pas d’une simple évolution des usages. Elle modifie le rapport de force entre ceux qui supportent le coût de l’information originale et ceux qui organisent sa découverte, sa recommandation ou sa synthèse. Moteurs de recherche, réseaux sociaux et, désormais, assistants conversationnels contrôlent l’interface par laquelle le public accède au contenu. Ils déterminent donc une part de la visibilité des éditeurs, sans assumer les mêmes obligations de production éditoriale.

La question intéresse directement l’État. Une information produite sous contrainte économique réduit les moyens consacrés aux sujets complexes, aux territoires peu rentables et au contrôle des pouvoirs. Le financement des médias d’information devient ainsi un sujet d’autonomie démocratique autant qu’un dossier de concurrence numérique.

Le financement des médias d’information repose sur un coût incompressible

L’étude commandée par l’Arcom et le ministère de la Culture évalue à 2,9 milliards d’euros le coût de production de l’information en France en 2024. La télévision en porte 35 % et la presse 38 %. Pour les éditeurs de presse, cette activité représenterait, en moyenne, environ 45 % du chiffre d’affaires ; dans l’audiovisuel, la proportion se situe entre 15 % et 25 %. Ces données figurent dans l’étude sur le modèle économique de l’information en France publiée par le ministère de la Culture.

Ces montants ne sont pas entièrement compressibles. Une rédaction peut automatiser certaines tâches, mutualiser des fonctions techniques ou réduire sa diffusion physique. Elle ne peut toutefois produire une information vérifiée sans journalistes, temps d’enquête, documentation, édition et responsabilité juridique. Or le prix acquitté par le lecteur ne reflète plus nécessairement ce coût. L’abonnement numérique progresse dans certains segments, mais la gratuité de l’accès apparent, entretenue par les flux sociaux et les extraits de résultats, pèse sur la disposition à payer.

Le phénomène correspond à une difficulté classique des biens informationnels : une fois publié, un contenu peut être consulté, repris ou résumé à un coût marginal très faible. Les acteurs qui n’ont pas financé sa fabrication peuvent en tirer de l’audience, de la donnée ou des recettes publicitaires. Le financement des médias d’information dépend alors de leur capacité à conserver un lien direct avec leur public plutôt que de demeurer de simples fournisseurs en amont des plateformes.

La publicité a changé de centre de gravité

Le déplacement des recettes est quantifiable. Selon l’étude, la part des médias traditionnels dans les recettes publicitaires est passée de 46 % en 2019 à 33 % en 2024. Les annonceurs suivent des audiences mesurables, ciblables et disponibles à grande échelle. Google et Meta disposent sur ce terrain d’un avantage structurel : leurs services concentrent l’attention et les données de navigation, tandis que les éditeurs financent le contenu susceptible d’alimenter les conversations et les recherches.

La fragmentation des usages complique en outre la fidélisation. Un même lecteur peut rencontrer une information via un moteur de recherche, une vidéo courte, une notification, une recommandation sur un réseau social ou une réponse générée par une intelligence artificielle. Chaque étape interpose un acteur qui peut limiter le renvoi vers la source initiale. Pour les rédactions, la difficulté n’est donc pas seulement de publier : elle est de transformer une audience intermittente en abonnement ou en revenu publicitaire propre.

Cette dépendance n’est pas homogène. Les grandes marques, capables de négocier des accords ou de développer des offres spécialisées, disposent de marges de manœuvre supérieures. Les médias locaux, les petites rédactions indépendantes et les producteurs de contenus à faible volume sont plus exposés à la baisse du trafic direct. Le risque est un marché où la production d’information originale se concentre, tandis que sa circulation demeure dominée par quelques infrastructures mondiales.

Droits voisins et IA : une régulation encore incomplète

L’Union européenne a tenté de rétablir une capacité de négociation des éditeurs avec le droit voisin. La directive de 2019 sur le droit d’auteur et les droits voisins donne aux éditeurs de publications de presse un fondement pour obtenir une rémunération lorsque leurs contenus sont réutilisés en ligne. La directive européenne 2019/790 a fourni le cadre à des accords entre les plateformes et les organisations représentant les éditeurs.

Mais l’intelligence artificielle générative déplace à nouveau le problème. Les systèmes conversationnels ne se contentent pas toujours d’afficher un lien ou un extrait : ils produisent une réponse synthétique qui peut satisfaire la demande de l’utilisateur sans visite du site source. Pour les éditeurs, l’enjeu porte à la fois sur l’utilisation de leurs archives dans l’entraînement des modèles et sur la baisse potentielle de trafic induite par les réponses générées.

Le financement des médias d’information ne sera pas sécurisé par les seuls accords bilatéraux. Il suppose de distinguer juridiquement la citation, l’indexation, l’entraînement des modèles et la restitution d’une réponse. Il suppose également des obligations de transparence sur les corpus utilisés, des voies de recours effectives et une capacité de négociation qui ne soit pas réservée aux seuls grands groupes.

Le sujet dépasse enfin la propriété intellectuelle. Si l’accès quotidien à l’actualité passe par des interfaces contrôlées hors d’Europe, la faculté des éditeurs français à financer une production autonome dépendra de règles conçues ailleurs et de décisions algorithmiques peu lisibles. La régulation doit donc arbitrer entre l’accès ouvert à l’information, la rémunération de sa production et la concentration des infrastructures qui organisent sa circulation.

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