Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Rome cherche un socle électrique

Le retour du nucléaire italien, un pari industriel à l’horizon 2035

Derrière l’objectif de réintroduire l’atome se dessine moins un simple choix de mix électrique qu’une tentative de restaurer une marge de manœuvre industrielle. Mais le calendrier dépendra de règles encore à écrire, de sites à accepter et de capitaux à mobiliser.

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Le retour du nucléaire italien, un pari industriel à l’horizon 2035

L’Italie prépare le cadre législatif de son retour à l’énergie nucléaire, plus de trois décennies après l’arrêt de ses derniers réacteurs. Le projet de loi, déjà adopté par la Chambre des députés en juin, doit être soumis au Sénat. Il ne constitue pas une autorisation de construire : il ouvre une procédure destinée à rendre à nouveau possible une filière nucléaire civile dans le pays.

Le gouvernement de Giorgia Meloni fixe un horizon politique clair : produire de l’électricité d’origine nucléaire autour de 2035. Pour le ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, cet objectif répond à une double fragilité italienne : le coût de l’énergie pour les entreprises et la dépendance persistante aux approvisionnements extérieurs.

Le retour du nucléaire italien intervient dans une Europe où les tensions sur le gaz depuis l’invasion de l’Ukraine, puis les risques pesant sur les routes énergétiques du Golfe, ont remis la sécurité d’approvisionnement au centre des politiques industrielles. L’Italie ne cherche pas seulement des électrons supplémentaires ; elle cherche une capacité à amortir des chocs dont elle ne maîtrise ni les prix ni les origines.

Le retour du nucléaire italien passe d’abord par l’État régulateur

Le texte en discussion doit organiser les conditions administratives et de sûreté d’une relance. Il prévoit notamment la création d’une autorité indépendante de sûreté nucléaire, un dispositif de gestion des déchets et l’avancement du projet de dépôt national pour les déchets radioactifs. Des décrets d’application sont annoncés avant la fin de l’année afin de préciser le partage des responsabilités, le régime des autorisations et les modalités de contrôle public.

Cette architecture révèle la nature du problème. L’Italie a cessé son activité nucléaire après le référendum de 1987, organisé dans le contexte de l’accident de Tchernobyl, et fermé ses dernières centrales en 1990. Elle ne repart donc pas d’un parc à moderniser, mais d’une filière à reconstituer : compétences de l’administration, doctrine de sûreté, chaîne industrielle, gestion du combustible et acceptabilité territoriale.

Le gouvernement envisage une exploitation privée sous supervision publique stricte. Avant toute décision d’investissement, les industriels devront identifier les opérateurs, chiffrer les projets et apprécier les sites possibles. Le retour du nucléaire italien dépendra ainsi autant de la capacité de Rome à sécuriser ces étapes que du vote parlementaire lui-même.

Les petits réacteurs modulaires comme raccourci industriel

Rome mise principalement sur les petits réacteurs modulaires, ou SMR. Leur promesse est une fabrication davantage standardisée, susceptible de réduire les délais de chantier par rapport aux grands réacteurs conçus comme des projets uniques. Gilberto Pichetto Fratin estime qu’une production industrielle en série à la fin de la décennie permettrait des travaux de trois à quatre ans, pour une mise en service en 2034 ou 2035.

Cette échéance reste conditionnelle. Les SMR ne disposent pas encore, en Europe, d’un déploiement commercial massif qui permettrait d’établir définitivement leurs coûts et leurs calendriers. La Commission européenne a néanmoins fait des réacteurs modulaires un axe de sa stratégie industrielle : sa stratégie européenne pour les SMR vise les premières installations sur le continent au début des années 2030. L’Italie cherche à s’inscrire dans cette fenêtre, sans assumer seule le coût technologique initial.

Les acteurs industriels se positionnent déjà. Enel, Ansaldo Energia et Leonardo ont créé Nuclitalia pour examiner les technologies nucléaires avancées. EDF a, de son côté, engagé des échanges avec des partenaires italiens sur le développement de SMR. Ces rapprochements n’équivalent pas à des commandes : ils signalent que le retour du nucléaire italien est aussi envisagé comme un moyen de capter une part de la chaîne de valeur européenne, de l’ingénierie aux équipements.

Un arbitrage entre compétitivité, réseau et acceptabilité

Pour Rome, l’argument central est industriel. L’électrification des transports et des procédés de production, ainsi que la croissance des centres de données liés à l’intelligence artificielle, devraient augmenter la demande d’électricité dans les dix à quinze prochaines années. Dans ce contexte, une production pilotable bas carbone est présentée comme le complément des renouvelables, dont la montée en puissance impose des capacités de réseau, de stockage et d’équilibrage.

Les opposants contestent cet arbitrage. Ils redoutent que les financements et l’attention administrative mobilisés par l’atome ne ralentissent les investissements dans les renouvelables et l’efficacité énergétique. La question ne porte donc pas uniquement sur la sûreté : elle porte sur l’allocation d’un capital public et privé limité, ainsi que sur la vitesse à laquelle chaque option peut réduire les coûts supportés par les entreprises.

Le verrou le plus concret pourrait être local. Un sondage Demopolis réalisé en juin donnait une courte avance aux partisans du nucléaire au niveau national, tout en faisant apparaître une opposition majoritaire à l’implantation d’une centrale dans sa propre province. Aucun nouveau référendum n’est juridiquement nécessaire pour adopter le cadre légal, mais les opposants peuvent chercher à abroger les nouvelles règles par cette voie.

Le retour du nucléaire italien restera donc réversible politiquement, notamment à l’approche des élections prévues l’an prochain. La loi peut restaurer une option stratégique ; elle ne garantit ni la continuité des choix publics, ni l’acceptation des territoires, ni la disponibilité d’une technologie compétitive à l’échelle annoncée.

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