Édition · dimanche 20 septembre 2026 · N°276
Après le choc de l’accès aux modèles

L’Europe doit hiérarchiser ses dépendances technologiques

La dépendance européenne à l’intelligence artificielle américaine ne se réduit pas par une promesse d’autarcie. Elle impose des choix industriels, budgétaires et politiques sur les maillons que l’Union ne peut plus laisser hors de son contrôle.

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Souveraineté technologique européenne — l’Europe doit hiérarchiser ses dépendances technologiques

La restriction d’accès aux modèles d’intelligence artificielle les plus avancés d’Anthropic, décidée en juin par l’administration américaine avant un rétablissement ultérieur, a livré une démonstration concrète de la dépendance numérique européenne. Pour les entreprises qui avaient intégré ces outils à leurs activités, l’incertitude n’était pas théorique : une décision prise à Washington pouvait modifier du jour au lendemain les conditions d’accès à une capacité de calcul et de raisonnement devenue productive.

L’épisode ne signifie pas que l’Union européenne doive produire seule toutes les technologies qu’elle utilise. Un tel objectif serait hors de portée financière, industrielle et humaine. Il oblige en revanche à poser une question plus opérationnelle : quelles dépendances peuvent être supportées, lesquelles doivent être diversifiées et lesquelles appellent une capacité européenne propre ? C’est à cette condition que la souveraineté technologique européenne peut devenir une politique industrielle plutôt qu’un mot d’ordre.

Le problème dépasse les grands modèles de langage. L’intelligence artificielle repose sur une chaîne complète : semi-conducteurs, infrastructures de calcul, énergie, centres de données, services cloud, données, logiciels et compétences. À chaque étage, les positions de marché sont concentrées. Les États-Unis dominent les fournisseurs de cloud et plusieurs concepteurs de modèles ; la Chine contrôle une part décisive de certaines chaînes d’approvisionnement et développe ses propres plateformes ; l’Europe conserve des atouts industriels, mais elle n’occupe pas la même place dans les couches les plus capitalistiques.

La souveraineté technologique européenne passe par un tri

La souveraineté technologique européenne ne consiste donc pas à supprimer toute interdépendance. Elle consiste à éviter qu’une dépendance commerciale se transforme en capacité de coercition. Une solution logicielle étrangère devient stratégique lorsqu’elle est difficilement substituable, qu’elle est incorporée à des fonctions critiques — santé, défense, industrie, administrations, réseaux énergétiques — et que son fournisseur relève d’une juridiction susceptible d’en restreindre l’usage ou d’en exiger l’accès aux données.

Cette grille conduit à distinguer trois situations. La première concerne les technologies pour lesquelles l’Union doit posséder des capacités propres : infrastructures critiques, données sensibles, sécurité des systèmes, composants rares ou moyens de calcul réservés à des usages régaliens et industriels essentiels. La deuxième regroupe les dépendances qui ne peuvent être éliminées rapidement, mais doivent être rendues réversibles par des standards ouverts, une pluralité de fournisseurs et des plans de continuité. La troisième inclut les usages ordinaires, pour lesquels l’ouverture internationale reste économiquement rationnelle.

Cette distinction est plus exigeante qu’un affichage de préférence européenne. Elle suppose de documenter les fournisseurs réellement utilisés, les droits d’accès aux données, les clauses d’interruption de service et les possibilités de migration. Elle demande aussi que les acheteurs publics cessent de traiter le cloud et l’IA comme de simples prestations informatiques. Le choix d’un modèle ou d’une infrastructure engage une architecture de dépendance sur plusieurs années.

Du pouvoir réglementaire à la capacité productive

L’Union a longtemps fondé son influence numérique sur ses règles : protection des données, concurrence, régulation des plateformes et encadrement de l’IA. Cette capacité normative demeure un levier, mais elle ne remplace ni les investissements ni l’accès aux capacités matérielles. Réglementer un acteur dominant peut en modifier le comportement ; cela ne crée pas automatiquement un concurrent européen, ni une solution de secours lorsque l’accès à un service est suspendu.

La Commission européenne a placé cette articulation entre règles, infrastructures et sécurité d’approvisionnement au centre de sa réflexion sur le renforcement de la souveraineté technologique. Sa communication sur le renforcement de la souveraineté technologique de l’Europe rappelle que la résilience doit concerner à la fois les technologies critiques, les chaînes de valeur et les capacités de recherche. Le point déterminant sera toutefois l’exécution : financement, commande publique, coordination des États membres et délais de déploiement.

ASML illustre à la fois la force et la limite de la position européenne. Le groupe néerlandais est indispensable à la fabrication de certaines puces de pointe grâce à ses machines de lithographie. Mais cette position singulière ne donne pas à l’Europe la maîtrise de l’ensemble de la chaîne : les logiciels, les puces spécialisées, les capacités de fabrication, les centres de données et les modèles avancés restent largement distribués entre acteurs américains et asiatiques. Une rente technologique sur un maillon ne vaut pas indépendance systémique.

Financer les capacités de repli

La souveraineté technologique européenne se jouera donc dans des arbitrages budgétaires précis. Construire des centres de données, acquérir des accélérateurs de calcul et entraîner des modèles coûte cher ; maintenir des alternatives crédibles coûte également cher, même lorsqu’elles ne sont pas utilisées en permanence. Le marché, à lui seul, tend à privilégier les plateformes déjà dominantes, dont les effets d’échelle abaissent les prix apparents tout en renforçant la concentration.

La commande publique peut corriger une partie de cette dynamique, à condition d’être coordonnée. Des marchés fragmentés par État membre ne procurent pas les volumes nécessaires à l’émergence d’offres européennes compétitives. À l’inverse, réserver sans discernement les marchés aux acteurs locaux peut conduire à subventionner des solutions insuffisantes. L’enjeu est de soutenir des capacités vérifiables : interopérabilité, sécurité, portabilité des données, continuité de service et aptitude à répondre à des besoins critiques.

Dans cette perspective, le débat sur la souveraineté technologique européenne doit sortir de l’alternative entre autarcie et abandon. L’Europe restera intégrée à des écosystèmes mondiaux. Mais elle peut réduire le pouvoir de décision externe sur ses activités essentielles en choisissant les dépendances qu’elle accepte, en organisant leur réversibilité et en concentrant ses ressources sur les goulets d’étranglement qui déterminent réellement son autonomie.

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