Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°319
Belgravia sous surveillance financière

Gel d’avoirs britanniques : Londres cible une résidence liée au Prince Group

Une maison de ville à 53 millions de livres devient un point d’entrée dans la stratégie britannique de traque des actifs liés aux réseaux de fraude transnationaux.

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Gel d’avoirs britanniques : Londres cible une résidence liée au Prince Group

À Londres, la lutte contre les produits de la cybercriminalité ne se limite plus aux comptes bancaires et aux cryptomonnaies. Elle remonte aussi vers les actifs immobiliers les plus opaques et les plus coûteux. Une propriété située à Belgravia, achetée en octobre 2023 pour 53 millions de livres sterling, soit environ 72 millions de dollars, fait désormais l’objet d’une mesure de restriction prise par les autorités britanniques.

Le bien est détenu par Zhao Chen, citoyenne chypriote née en Chine. Les documents enregistrés auprès du registre foncier britannique rattachent la mesure à son association avec Wu An Ming, désigné au Royaume-Uni comme personne soumise à un gel d’actifs. Des documents du ministère chypriote de l’Intérieur établissent que Zhao Chen et Wu An Ming ont obtenu ensemble la nationalité chypriote en 2018, en tant qu’époux.

Les autorités britanniques identifient Wu An Ming comme l’une des identités utilisées par Hu Xiaowei, homme d’affaires né en Chine et déjà soumis aux sanctions du Royaume-Uni et des États-Unis. Zhao Chen n’est pas, à ce stade, elle-même inscrite sur une liste de sanctions. Cette distinction est décisive : la mesure porte sur le bien et sur le risque de dissipation de sa valeur, non sur une désignation publique de sa propriétaire.

Le gel d’avoirs britanniques comme outil patrimonial

Le gel d’avoirs britanniques appliqué à cette résidence ne vaut pas confiscation. Il empêche, en pratique, de céder, de grever ou de mobiliser librement le bien tant que la restriction demeure. Pour l’État, l’enjeu est de bloquer la conversion d’un patrimoine immobilier en liquidités avant que les liens financiers, les bénéficiaires effectifs et l’origine des fonds ne soient définitivement établis.

Le Royaume-Uni tient à jour une liste britannique des sanctions qui regroupe les personnes et entités frappées par des mesures de gel. Ce dispositif oblige les acteurs financiers, les professionnels de l’immobilier et les détenteurs d’actifs à ne pas mettre de ressources économiques à la disposition des personnes désignées. Dans le cas de Belgravia, les documents fonciers font apparaître que l’intervention vise l’association alléguée entre la propriétaire et un individu soumis à ce régime.

Ce gel d’avoirs britanniques intervient dans le cadre d’une stratégie annoncée par Londres en juin pour mieux cibler les actifs soupçonnés de provenir de la fraude, de la criminalité financière ou de la cybercriminalité. Le choix d’un bien de très grande valeur est significatif : l’immobilier de prestige londonien combine stabilité juridique, profondeur du marché et capacité à conserver une valeur élevée sur longue période. Il peut donc servir de réserve patrimoniale à distance des juridictions où les activités initiales font l’objet d’enquêtes.

Le Prince Group au centre d’un faisceau international

Hu Xiaowei est visé en raison de liens allégués avec le Prince Group, conglomérat cambodgien que les autorités américaines qualifient d’organisation criminelle transnationale. Washington accuse le groupe d’avoir exploité au Cambodge des complexes de fraude numérique où certains travailleurs auraient été retenus contre leur gré pour participer à des escroqueries à grande échelle. Ces accusations concernent également Chen Zhi, président du groupe, sanctionné et inculpé aux États-Unis.

Le Prince Group conteste ces allégations. Le conglomérat affirme que ses sociétés exercent des activités légitimes et rejette les accusations formulées par les autorités américaines. Cette contestation n’empêche pas la multiplication des procédures ou mesures conservatoires dans plusieurs places financières asiatiques et occidentales.

Hu Xiaowei a notamment fait l’objet de mesures visant des actifs à Hong Kong. Il est aussi concerné par une enquête pour blanchiment à Singapour et a été inculpé à Taïwan, selon les autorités locales. Cette dispersion des procédures illustre une difficulté classique de la lutte contre les réseaux transnationaux : les activités soupçonnées, les sociétés enregistrées, les détenteurs apparents des actifs et les juridictions de contrôle se trouvent rarement au même endroit.

Zhao Chen apparaît par ailleurs dans des registres de sociétés liés à un projet de complexe touristique consacré à la blockchain au Timor-Leste. Elle y a été actionnaire d’AB Digital Technology Resort Lda jusqu’en décembre 2025. Le principal actionnaire et le directeur de cette structure ont eux aussi été sanctionnés pour leurs liens allégués avec le Prince Group. Ces éléments ne constituent pas, en eux-mêmes, une preuve d’infraction de la part de Zhao Chen ; ils expliquent toutefois l’attention portée à l’environnement relationnel et capitalistique du bien londonien.

De la sanction individuelle au contrôle des actifs

Le gel d’avoirs britanniques révèle la portée concrète des régimes de sanctions lorsqu’ils rencontrent l’immobilier haut de gamme. Désigner une personne ne suffit pas à neutraliser un patrimoine si celui-ci est placé au nom d’un conjoint, d’un associé ou d’une société établie dans une autre juridiction. Les administrations doivent alors démontrer un lien suffisamment solide pour empêcher qu’un actif ne soit transféré, refinancé ou vendu.

La séquence souligne aussi la fonction particulière de Londres dans ces dossiers. Même après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la place conserve une attractivité internationale pour les capitaux privés et une architecture juridique capable d’imposer rapidement des restrictions sur des actifs identifiés. Le gel d’avoirs britanniques devient ainsi un levier de coopération indirecte avec les enquêtes américaines et asiatiques, sans préjuger de l’issue pénale des procédures ouvertes dans ces pays.

Pour les autorités, l’objectif est moins de transformer chaque mesure de blocage en saisie définitive que d’empêcher la sortie des capitaux du champ de contrôle. Pour les propriétaires et les intermédiaires, l’affaire rappelle que l’acquisition d’un actif dans une juridiction réputée sûre ne met pas celui-ci à l’abri d’une investigation fondée sur les relations économiques, familiales ou sociétaires qui l’entourent.

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