Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°319
BRICS, le code comme levier

La Chine veut faire des BRICS un relais de ses modèles d’IA ouverts

Derrière l’ouverture apparente des modèles chinois se dessine une politique d’écosystème. L’enjeu n’est pas seulement l’accès au code, mais la capacité à former, équiper et fidéliser les futurs développeurs des BRICS.

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Communauté open source des BRICS — la Chine veut faire des BRICS un relais de ses modèles d’IA ouverts

Au sommet des BRICS achevé le 13 septembre en Inde, Xi Jinping a placé l’intelligence artificielle parmi les instruments de coopération technologique du groupe. La première de ses cinq propositions consiste à bâtir une communauté open source des BRICS dédiée à l’IA. L’initiative mérite attention moins par son habillage coopératif que par le mécanisme qu’elle cherche à installer : faire des outils logiciels chinois une base de travail commune pour les développeurs, les universités et, à terme, les entreprises des pays partenaires.

Dans la compétition technologique, l’open source n’est pas l’absence de stratégie industrielle. Un modèle accessible, réutilisable et adaptable peut circuler plus vite qu’un produit propriétaire soumis à une licence, à une infrastructure de cloud ou à des restrictions d’exportation. Pour Pékin, dont l’accès à certaines puces avancées et à des composants logiciels américains reste contraint, cette diffusion constitue aussi une réponse aux barrières imposées par Washington.

Le gain recherché ne se mesure donc pas uniquement en parts de marché immédiates. Il porte sur les habitudes de développement, les bibliothèques logicielles, les standards techniques et les réseaux de formation. Celui qui fournit l’environnement dans lequel les ingénieurs apprennent et produisent dispose d’un levier durable sur les futurs choix technologiques.

Une communauté open source des BRICS comme infrastructure

La proposition chinoise intervient dans un espace où la base de développeurs est déjà considérable. L’Inde et le Brésil comptent parmi les grands viviers mondiaux de contributeurs aux logiciels libres, tandis que l’Indonésie a rapidement renforcé sa place dans les écosystèmes numériques. La Russie conserve également une communauté technique importante malgré les sanctions et la réduction de ses liens avec plusieurs fournisseurs occidentaux.

Les données publiques de GitHub doivent néanmoins être interprétées avec prudence. La plateforme, détenue par Microsoft, classe les comptes selon leur localisation déclarée, non selon la nationalité des contributeurs. Or une partie des ingénieurs chinois recourt à des réseaux privés virtuels ou passe par Hong Kong, et Pékin soutient parallèlement des plateformes nationales telles que Gitee et GitCode. L’absence relative de la Chine dans certains classements internationaux ne décrit donc pas fidèlement l’ampleur de sa production logicielle.

Le rapport Octoverse 2025 de GitHub souligne surtout l’accélération du nombre de développeurs et la centralité prise par les outils d’IA dans les pratiques de programmation. Ce mouvement a un effet géopolitique simple : les pays disposant d’un vaste réservoir d’ingénieurs peuvent peser sur les outils de demain, à condition de ne pas demeurer de simples utilisateurs des plateformes conçues ailleurs.

Une communauté open source des BRICS donnerait à la Chine un cadre pour agréger ces capacités. Elle pourrait associer dépôts de code, modèles de langage, jeux de données, programmes universitaires et formations professionnelles. L’intérêt pour les partenaires est réel : disposer de modèles adaptés à leurs langues, à leurs administrations ou à leurs entreprises, sans dépendre exclusivement des interfaces commerciales américaines et de leurs conditions d’accès.

Former les utilisateurs plutôt que livrer un produit

Le point décisif réside dans le lien entre code ouvert et enseignement technique. Exporter un modèle ne suffit pas à créer une dépendance structurante : un modèle peut être remplacé. En revanche, organiser des cursus, certifier des compétences, fournir des environnements de développement et former des enseignants inscrit une technologie dans les institutions locales.

C’est sur ce terrain que la communauté open source des BRICS peut devenir un instrument d’influence. Les développeurs formés sur des modèles chinois seront plus enclins à employer les outils compatibles, à contribuer aux dépôts correspondants et à orienter les achats de leurs organisations vers les infrastructures qui les accompagnent. Ce type d’ancrage se construit sur plusieurs années, bien au-delà du cycle de lancement d’un modèle d’IA.

La Chine ne part pas de zéro. Ses laboratoires publient régulièrement des modèles à poids ouverts, dans un contexte où les entreprises américaines conservent fréquemment une approche plus restrictive pour leurs modèles les plus performants. Cette différence ne signifie pas que les modèles ouverts soient exempts de conditions techniques ou de dépendances matérielles. Ils nécessitent des puces, des capacités de calcul, des outils de déploiement et des compétences d’intégration. L’ouverture du code peut ainsi conduire à une autre forme d’interdépendance, centrée sur les fournisseurs d’infrastructures et les standards chinois.

Pour les pays des BRICS, l’enjeu sera de conserver une capacité de choix. Une coopération utile suppose des règles sur la gouvernance des dépôts, la sécurité des données, les licences, l’audit des modèles et la répartition des capacités de calcul. Sans ces garanties, la communauté open source des BRICS risquerait de fonctionner comme un canal de diffusion technologique à sens unique, même si son code est publiquement accessible.

Le défi occidental est celui de l’écosystème

Les États-Unis gardent des atouts majeurs : grandes plateformes de développement, capital-risque, universités, fournisseurs de cloud et avance dans les semi-conducteurs les plus sophistiqués. Mais leur position ne garantit pas que les développeurs du Sud global adopteront exclusivement des modèles américains, surtout si les coûts d’accès augmentent ou si les contrôles à l’exportation limitent les usages locaux.

Pour l’Europe et la France, la séquence rappelle qu’une politique d’IA ne peut se limiter à financer des champions nationaux. La diffusion internationale des outils, la formation des ingénieurs, les infrastructures de calcul et la capacité à proposer des standards interopérables comptent autant que la performance d’un modèle. Le code ouvert est devenu un terrain où se disputent simultanément les marchés, les normes et la capacité de chaque pays à ne pas subir l’architecture technique définie par d’autres.

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