Dépenses militaires mondiales : le nouveau rapport de force
Le record atteint par les budgets de défense ne traduit pas seulement une hausse des arsenaux. Il révèle la redistribution du pouvoir entre Washington, Pékin, Moscou et les capitales européennes.
Les dépenses militaires mondiales ont franchi un seuil inédit en 2024. Elles se sont établies à 2 718 milliards de dollars, en hausse réelle de 9,4 % sur un an. Il s’agit de la progression annuelle la plus forte depuis la fin de la guerre froide, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute, qui mesure les budgets de défense à partir des dépenses effectivement engagées par les États.
Le chiffre ne décrit pas une simple augmentation comptable. Il indique que les gouvernements réallouent des ressources vers la préparation militaire, les munitions, les équipements lourds et les capacités technologiques. Après trois décennies durant lesquelles la réduction de la menace soviétique avait permis de contenir les budgets, la guerre en Ukraine a replacé la force armée au centre de la décision publique.
Ce mouvement est inégal. Les États-Unis conservent une avance considérable, mais la Chine accélère, tandis que la Russie transforme son économie pour soutenir un effort de guerre prolongé. En Europe, la hausse des crédits commence à modifier la hiérarchie entre puissances militaires.
Les dépenses militaires mondiales se concentrent autour de Washington et Pékin
Avec près de 997 milliards de dollars en 2024, les États-Unis représentent environ 37 % des dépenses militaires mondiales. Leur budget a progressé depuis 2010, où il atteignait environ 700 milliards de dollars, mais leur poids relatif est désormais disputé par la montée chinoise.
La Chine a consacré environ 314 milliards de dollars à ses forces armées en 2024, soit 7 % de plus qu’en 2023. En 2010, son budget militaire était inférieur à 120 milliards. En quatorze ans, Pékin l’a donc plus que triplé. Cette trajectoire accompagne la modernisation de l’Armée populaire de libération, le développement de la marine et le renforcement des capacités de missiles, d’espace et de cyberdéfense.
Les deux puissances réunissent à elles seules près de la moitié des dépenses militaires mondiales. Le rapport de force ne se résume toutefois pas aux montants nominaux. Le coût des personnels, des équipements et de la recherche varie fortement selon les pays. La capacité à produire localement, à maintenir les stocks et à convertir rapidement l’industrie compte autant que la ligne budgétaire.
La Russie finance la durée plutôt que la parité
La Russie illustre cet écart entre volume et effort. Son budget militaire a atteint environ 149 milliards de dollars en 2024, loin derrière celui des États-Unis et de la Chine. Mais il a progressé de 38 % sur un an, après une accélération déjà marquée depuis 2022.
Rapportée à la taille de l’économie russe, cette dépense est beaucoup plus lourde que ne le suggère la comparaison en dollars courants. Les autorités ont réorienté une part croissante de la production industrielle vers les besoins du front : artillerie, drones, missiles, véhicules blindés et réparation des matériels. Les estimations disponibles situent l’effort de défense autour de 7 à 8 % du produit intérieur brut, contre environ 3,5 % en 2021.
Cette économie de guerre donne à Moscou une capacité de régénération militaire supérieure à celle qu’indiquerait son seul classement budgétaire. Elle exerce aussi une pression sur les économies européennes, qui doivent reconstituer leurs stocks tout en finançant leur soutien à l’Ukraine.
En Europe, l’Allemagne change l’échelle budgétaire
Les dépenses militaires mondiales ont augmenté dans toutes les grandes régions en 2024, mais le décrochage européen des années 2010 est en train de se résorber. L’Allemagne a consacré 88,5 milliards de dollars à sa défense, soit 28 % de plus qu’en 2023. Elle est devenue le premier dépensier d’Europe occidentale, devant le Royaume-Uni, à environ 82 milliards, et la France, autour de 67 milliards.
Berlin s’appuie notamment sur un fonds spécial de défense de 100 milliards d’euros, créé en 2022. Ce dispositif ne constitue pas une dépense annuelle supplémentaire de même montant : il s’agit d’une enveloppe pluriannuelle destinée à accélérer les acquisitions et à combler les retards d’équipement de la Bundeswehr. Sa mise en œuvre dépend des contrats passés, des capacités industrielles disponibles et du calendrier de livraison.
La hausse allemande modifie cependant l’équilibre politique du continent. Elle donne à Berlin une capacité de commande accrue dans l’industrie de défense et renforce son poids dans les arbitrages européens sur les achats communs, les normes opérationnelles et la production de munitions. La France conserve des atouts spécifiques, notamment une industrie de défense complète et une force nucléaire, mais elle n’est plus le premier budget militaire d’Europe occidentale.
Le retour des arbitrages industriels
La progression des dépenses militaires mondiales ouvre une compétition qui dépasse les états-majors. Les crédits doivent désormais être convertis en chaînes de production, en composants électroniques, en poudres propulsives et en capacités de maintenance. Or les industriels européens ont réduit leurs volumes après la guerre froide. La remontée en puissance ne peut donc pas être obtenue par une décision budgétaire isolée.
Pour les gouvernements, le choix porte aussi sur l’origine des équipements. Acheter rapidement sur étagère peut répondre à une urgence opérationnelle, mais accroître une dépendance extérieure. Produire en Europe exige davantage de temps et des commandes suffisamment longues pour justifier les investissements. Le débat sur le réarmement est ainsi indissociable de celui sur la souveraineté industrielle et la soutenabilité des finances publiques.
Le record de 2024 ne préjuge pas à lui seul de la trajectoire des prochaines années. Il montre néanmoins que la période de baisse relative des budgets de défense est terminée. La question est désormais de savoir si cette hausse produira une capacité militaire durable, ou seulement une addition de commandes nationales sans cohérence stratégique.
