Édition · lundi 21 septembre 2026 · N°316
L’énergie russe, levier américain

Les sanctions secondaires américaines mettent l’Europe sous pression énergétique

En visant les clients de l’énergie russe autant que Moscou, Washington transforme le régime de sanctions en instrument de négociation commerciale. L’Union européenne reste exposée par ses dépendances résiduelles et ses divisions internes.

Partager
Les sanctions secondaires américaines mettent l’Europe sous pression énergétique

Le texte adopté par le Congrès des États-Unis contre la Russie ne se limite pas à renforcer les mesures déjà dirigées contre le Kremlin, son industrie de défense et ses exportations d’hydrocarbures. Il ouvre la voie à des sanctions secondaires américaines contre les principaux acheteurs mondiaux de pétrole et de gaz russes. Le mécanisme déplace le centre de gravité du dispositif : il ne s’agit plus seulement de priver Moscou de recettes, mais de contraindre les États et entreprises qui continuent d’alimenter ces recettes.

Le président Donald Trump doit encore signer le texte pour qu’il entre en vigueur. Cette étape est déterminante, tout comme les conditions dans lesquelles la Maison-Blanche utiliserait les possibilités de dérogation prévues par la loi. Mais les réactions de Pékin, de New Delhi et de Moscou montrent que le rapport de force est déjà engagé. La menace américaine touche à la fois les approvisionnements énergétiques asiatiques, les intérêts commerciaux des alliés de Washington et les marges de manœuvre de l’Union européenne.

La difficulté, pour les États-Unis, est structurelle : les débouchés de l’énergie russe se sont déplacés depuis 2022 sans disparaître. La Russie a réorienté une part majeure de ses flux pétroliers vers l’Asie, en s’appuyant sur des intermédiaires, des sociétés de négoce et une flotte de navires opérant en dehors des circuits d’assurance et de financement occidentaux. Mettre sous pression les clients finaux revient donc à internationaliser davantage l’application des sanctions.

Les sanctions secondaires américaines changent d’échelle

Les sanctions primaires interdisent à des personnes ou entreprises américaines de traiter avec une cible désignée. Les sanctions secondaires américaines visent un autre résultat : faire payer à des acteurs étrangers le coût de leur relation commerciale avec cette cible, notamment par la restriction de leur accès au marché américain, au dollar ou au système financier des États-Unis.

Le projet prévoit de frapper les dirigeants russes, le secteur de l’énergie, l’industrie de défense et les réseaux maritimes mobilisés pour écouler les cargaisons sous embargo. Il autoriserait aussi des mesures pouvant atteindre 100 % contre les cinq principaux acquéreurs de combustibles russes. Une telle faculté donne à l’exécutif américain un levier très large, dont l’application dépendra moins d’une règle automatique que d’un arbitrage présidentiel entre pression sur Moscou, relations avec Pékin et stabilité des alliances.

Cette architecture rappelle que l’efficacité des sanctions secondaires américaines repose moins sur le volume des échanges visés que sur le poids du marché et de la monnaie américains. Pour une banque, un assureur maritime ou un grand groupe industriel, le risque d’être coupé du système financier en dollars peut l’emporter sur l’intérêt d’une opération liée au pétrole russe. L’Office of Foreign Assets Control, administration du Trésor américain chargée des programmes de sanctions, est l’un des instruments centraux de cette capacité de coercition.

La Chine et l’Inde refusent le principe d’une tutelle commerciale

Le ministère chinois des Affaires étrangères a dénoncé une forme de juridiction extraterritoriale et affirmé que les relations commerciales de Pékin ne pouvaient être soumises à la contrainte d’un État tiers. Cette position ne porte pas seulement sur les importations d’hydrocarbures russes. Elle concerne un précédent : accepter le principe reviendrait à reconnaître que Washington peut fixer les conditions d’accès aux marchés énergétiques mondiaux bien au-delà de son territoire.

L’Inde a, de son côté, indiqué qu’elle prendrait les mesures nécessaires à la défense de ses intérêts économiques et commerciaux. New Delhi a fait du pétrole russe acheté à prix décoté un élément de sa stratégie d’approvisionnement depuis le début de la guerre en Ukraine. Pour les autorités indiennes, le dossier mêle coût de l’énergie, inflation intérieure et autonomie diplomatique. Une confrontation avec Washington fragiliserait néanmoins les ambitions indiennes d’intégration aux chaînes de valeur occidentales et de rapprochement stratégique avec les États-Unis.

Ces réponses montrent la limite politique des sanctions secondaires américaines : plus leur champ est vaste, plus elles risquent de rapprocher les États visés autour d’instruments de paiement, de financement et de transport moins dépendants des circuits occidentaux. Cette recomposition ne se fait pas sans coûts ni lenteurs, mais elle constitue déjà une incitation durable à réduire l’exposition au dollar et aux institutions financières américaines.

L’Union européenne prise entre discipline commune et exceptions nationales

L’Union européenne est dans une position différente. Elle a adopté plusieurs trains de sanctions contre la Russie et s’est engagée, avec le programme REPowerEU de la Commission européenne, à sortir progressivement de sa dépendance aux combustibles fossiles russes. Mais la rupture est incomplète. Certains États membres conservent des importations de pétrole ou de gaz russe, tandis que le gaz naturel liquéfié russe continue d’entrer dans des terminaux européens.

Les estimations du Centre for Research on Energy and Clean Air indiquent que l’Union demeure un débouché significatif pour le gaz naturel liquéfié et le gaz acheminé par pipeline depuis la Russie, malgré la contraction des volumes par rapport à l’avant-guerre. L’enjeu n’est donc pas seulement énergétique. Si Washington décide d’appliquer strictement ses nouvelles prérogatives, les achats résiduels de certains États membres pourraient devenir un sujet de négociation bilatérale avec la Maison-Blanche, au détriment de la ligne commune européenne.

La Hongrie et la Slovaquie constituent, à cet égard, les cas les plus sensibles : leur dépendance aux infrastructures héritées de l’approvisionnement russe donne à leurs gouvernements une marge pour demander des exceptions au sein de l’Union. Elle les expose aussi à une pression américaine directe. L’existence de dérogations présidentielles peut paradoxalement accroître cette vulnérabilité : elle transforme une obligation collective de diversification en dossier soumis à des arbitrages cas par cas à Washington.

Pour Moscou, la réponse sera probablement double : préserver ses revenus par la réorientation des flux et augmenter les coûts de contrôle pour les États-Unis en complexifiant les itinéraires, les pavillons, les assurances et les circuits de règlement. Pour les Européens, l’enjeu immédiat est de réduire les dernières dépendances sans laisser les sanctions secondaires américaines devenir un outil de différenciation entre alliés. La souveraineté énergétique ne se mesure pas seulement à la baisse des volumes importés : elle se mesure aussi à la capacité de ne pas négocier sous menace l’accès à ses propres approvisionnements.

Mots-clés