Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Paris-Rome, le capital à l’épreuve

Relations économiques franco-italiennes : le capital cherche une stratégie

Le rapprochement entre Paris et Rome ne relève plus seulement du commerce. Il s’appuie sur des capitaux, des chaînes industrielles et des emplois, mais reste privé d’une doctrine commune.

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Relations économiques franco-italiennes — vue panoramique des bâtiments colorés se reflétant sur une rivière de Lyon à la lumière du soir
Photo de Andreas Schnabl sur Pexels

Les relations économiques franco-italiennes ont changé d’échelle. En 2025, les échanges bilatéraux ont atteint 112,3 milliards d’euros, contre 72,8 milliards en 2014. Cette hausse de 54 % ne résulte pas d’un épisode conjoncturel : elle traduit l’enchevêtrement progressif des chaînes de valeur, des implantations industrielles et des investissements des deux côtés des Alpes.

Le contraste avec la relation politique est net. Les gouvernements français et italien ont traversé plusieurs périodes de tension, jusqu’au sommet franco-italien d’Antibes du 25 juin 2026. Pendant ce temps, les entreprises ont continué à acheter, produire, recruter et nouer des partenariats. Les relations économiques franco-italiennes précèdent donc la stratégie que Paris et Rome cherchent désormais à formuler.

L’enjeu n’est pas de proclamer un nouvel « axe » européen. Il consiste à déterminer si cette masse industrielle peut servir à financer des capacités technologiques, à sécuriser des approvisionnements et à peser dans les arbitrages de l’Union européenne.

Les relations économiques franco-italiennes reposent sur des investissements croisés

Le commerce ne suffit pas à mesurer l’intégration. Les données publiques françaises sur les investissements internationaux, suivies notamment par la Direction générale du Trésor, montrent une relation structurée par des participations, des filiales et des emplois durables.

Le stock d’investissements français en Italie était évalué à environ 100 milliards d’euros en 2024. Il représenterait près de 21 % des investissements directs étrangers présents dans le pays, ce qui place la France au premier rang des investisseurs étrangers. Les entreprises sous contrôle français employaient alors environ 340 000 personnes en Italie.

Le mouvement inverse est moins important en valeur, mais il n’est pas secondaire. Les investissements italiens en France atteignaient 62,4 milliards d’euros en 2024, faisant de l’Italie le sixième investisseur étranger dans l’Hexagone. En 2025, 122 projets italiens y ont créé ou maintenu 4 750 emplois. Entre 2019 et 2023, les groupes italiens ont réalisé 134 acquisitions en France, pour un montant cumulé proche de 35 milliards d’euros.

Ces montants doivent être lus avec leur ordre de grandeur. Les 112,3 milliards d’euros d’échanges annuels constituent un flux commercial ; les 100 milliards d’investissements français en Italie correspondent à un stock accumulé. Les comparer directement conduirait à surestimer ou à sous-estimer la profondeur du lien. Ensemble, ils décrivent toutefois une relation qui ne dépend plus de quelques contrats emblématiques.

Une complémentarité industrielle qui traverse les territoires

Les relations économiques franco-italiennes fonctionnent parce que les deux appareils productifs ne sont pas construits sur le même modèle. L’Italie dispose d’un tissu dense de PME manufacturières, souvent spécialisées, exportatrices et fortement insérées dans leurs territoires. La France concentre davantage de capacités financières, de grands groupes et de dispositifs publics susceptibles de soutenir des programmes de grande ampleur.

Cette complémentarité ne signifie pas que les intérêts coïncident toujours. Elle crée plutôt un marché de partenariats. Ferrero, Iveco, Marcegaglia et Campari ont renforcé leur présence en France. De leur côté, Crédit Agricole, FNAC Darty et Nexans ont poursuivi leur développement en Italie. Derrière ces noms se trouvent des réseaux de fournisseurs, des compétences techniques et des débouchés qui rendent un retour à une séparation stricte coûteux pour les deux économies.

La géographie compte autant que les sièges sociaux. Les investissements italiens peuvent s’appuyer sur des bassins industriels français, tandis que les groupes français accèdent en Italie à des districts spécialisés et à des savoir-faire exportateurs. Cette circulation du capital contribue à maintenir des capacités de production que les seuls indicateurs de commerce extérieur ne rendent pas visibles.

Les relations économiques franco-italiennes forment ainsi une infrastructure économique avant d’être une alliance politique. Leur solidité vient moins des déclarations ministérielles que de la répétition des opérations : acquisition, implantation, contrat de fourniture, transfert de compétence et recrutement.

Le recul allemand ouvre un espace, pas une rente

Le ralentissement du modèle allemand modifie la hiérarchie des options européennes. Pendant plusieurs décennies, la puissance industrielle de Berlin s’est appuyée sur l’énergie russe, la demande chinoise et une spécialisation automobile particulièrement profitable. La guerre en Ukraine, la hausse des coûts énergétiques et la concurrence chinoise dans les véhicules électriques ont fragilisé cet agencement.

La France et l’Italie ne constituent pas pour autant un substitut automatique. La dette publique limite leurs marges budgétaires, la productivité progresse inégalement et les réformes sont souvent lentes. Mais leur combinaison présente une caractéristique que l’Allemagne possédait moins nettement : la rencontre entre une capacité française de pilotage de grands programmes et une base italienne de PME industrielles diversifiées.

Cette base existe dans plusieurs secteurs considérés comme stratégiques : défense, spatial, pharmacie, énergie et technologies numériques. Elle peut soutenir des projets européens, à condition que les financements ne soient pas captés par des intérêts extérieurs et que les chaînes de propriété intellectuelle restent maîtrisables. La question centrale n’est donc pas seulement celle du volume d’échanges, mais celle du contrôle des actifs décisifs.

Du rapprochement commercial à la puissance technologique

Les relations économiques franco-italiennes butent désormais sur un problème de gouvernance. Qui choisit les secteurs prioritaires ? Qui apporte le capital patient ? Quel niveau — national ou européen — contrôle les aides, les acquisitions et les exportations sensibles ? Sans réponse, l’intégration restera une addition de stratégies d’entreprise, vulnérable aux rachats et aux dépendances financières.

Le cadre européen peut fournir une partie des instruments : contrôle des investissements étrangers, financements de la Banque européenne d’investissement, programmes industriels communs et règles relatives aux aides d’État. Il impose aussi des compromis. Paris cherchera à préserver une capacité de décision publique ; Rome défendra son tissu entrepreneurial et sa liberté d’attirer des capitaux. Une stratégie commune devra arbitrer ces deux exigences plutôt que les contourner.

Le sommet d’Antibes a surtout valeur de test. Il doit permettre de vérifier si la proximité économique peut être convertie en feuilles de route sectorielles, avec des montants, des calendriers et une chaîne de responsabilité. À défaut, les relations économiques franco-italiennes continueront de progresser par le bas, tandis que la décision stratégique restera dispersée entre États, groupes privés et investisseurs internationaux.

La force existe déjà dans les bilans d’investissement et dans les ateliers. Ce qui manque encore, c’est l’institution capable de la transformer en capacité collective — et de décider, au moment critique, qui finance les technologies dont dépendra la souveraineté européenne.

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