Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°343
Kyiv, l'enjeu d'une souveraineté

Les objectifs russes en Ukraine dépassent la seule ligne de front

Derrière les opérations militaires, Moscou poursuit une lecture impériale de l'Ukraine qui conteste son autonomie politique. Cette matrice idéologique éclaire la durée de la guerre et les limites des négociations fondées sur le seul partage territorial.

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Les objectifs russes en Ukraine dépassent la seule ligne de front

La guerre ne se réduit pas à la carte des villages conquis ou repris. Elle met aux prises deux conceptions incompatibles de l’État ukrainien : celle de Kyiv, fondée sur une souveraineté nationale reconnue internationalement, et celle du Kremlin, qui subordonne cette souveraineté à une histoire commune imposée. Les objectifs russes en Ukraine ne sont donc pas seulement militaires. Ils déterminent aussi les conditions politiques auxquelles Moscou pourrait accepter une désescalade.

Vladimir Poutine a formulé cette matrice avant l’invasion à grande échelle de février 2022. Dans son essai de juillet 2021 sur « l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », publié par le Kremlin, il soutenait que Russes, Ukrainiens et Biélorusses formaient un même peuple. Cette lecture récuse l’idée d’une trajectoire nationale ukrainienne autonome et présente le rapprochement de Kyiv avec l’Union européenne ou l’OTAN comme le produit d’une influence extérieure plutôt que comme un choix politique.

Ce cadre n’est pas une simple rhétorique destinée au public intérieur. Il fixe le problème que le pouvoir russe cherche à résoudre : empêcher l’installation durable, à sa frontière occidentale, d’un État ukrainien capable de choisir ses alliances, de reconstruire son économie et de consolider ses institutions hors de la sphère d’influence russe. La question territoriale en est un instrument majeur, mais elle n’en épuise pas la portée.

Les objectifs russes en Ukraine visent l’autonomie de Kyiv

Les objectifs russes en Ukraine s’articulent autour de trois niveaux. Le premier est territorial : conserver ou conquérir des espaces qui procurent profondeur stratégique, contrôle des axes logistiques et levier dans toute négociation. Le deuxième est capacitaire : réduire les moyens militaires, industriels et énergétiques de l’État ukrainien pour rendre sa défense plus coûteuse et sa reconstruction plus dépendante. Le troisième est politique : empêcher que l’Ukraine ne se stabilise comme une démocratie arrimée aux institutions euro-atlantiques.

Cette hiérarchie explique le recours répété aux frappes contre les infrastructures énergétiques et civiles. Elles ne visent pas uniquement un effet tactique immédiat. Elles cherchent à augmenter les coûts de fonctionnement de l’économie ukrainienne, à déplacer les dépenses publiques vers l’urgence et à éprouver la continuité des services essentiels. L’Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté les effets des attaques contre les infrastructures civiles ainsi que les atteintes aux droits dans les zones occupées. Chaque dégradation du réseau électrique ou hydraulique pèse également sur les entreprises, les collectivités et les populations déplacées.

La stratégie d’attrition comporte toutefois une limite : détruire ne permet pas, à elle seule, d’administrer durablement un territoire hostile. L’occupation exige des effectifs, des administrations locales, des flux financiers et une capacité à contenir les résistances. Les difficultés rencontrées par la Russie depuis 2022 montrent l’écart entre l’ambition de remodeler l’Ukraine et les ressources nécessaires pour y parvenir. Elles n’impliquent pas pour autant un renoncement du Kremlin à ses buts politiques initiaux.

Une guerre qui engage le système de sécurité européen

Pour les Européens, les objectifs russes en Ukraine constituent un enjeu de sécurité collective avant même toute hypothèse d’extension directe du conflit. Si la Russie obtenait, par la force, un droit de regard sur les alliances et les choix institutionnels de Kyiv, le précédent concernerait l’ensemble des États situés entre la mer Baltique et la mer Noire. Il affaiblirait le principe selon lequel les frontières et les orientations diplomatiques relèvent d’abord des nations concernées.

L’enjeu est aussi matériel. La guerre a transformé l’Ukraine en laboratoire contraint de défense aérienne, de guerre électronique, de drones et de protection des infrastructures critiques. Les armées européennes y observent les besoins massifs en munitions, en maintenance et en production industrielle que suppose une guerre longue. Pour l’Union européenne, le soutien à Kyiv est ainsi lié autant à la crédibilité de son voisinage oriental qu’à sa propre capacité de production de défense.

Les négociations restent nécessaires pour limiter les pertes humaines et les risques d’escalade. Mais elles ne peuvent être évaluées à l’aune d’un seul cessez-le-feu local. Tant que les objectifs russes en Ukraine incluront la contestation de l’existence politique d’un État ukrainien pleinement souverain, un gel des combats risque de différer plutôt que de régler le conflit. La question déterminante sera celle des garanties capables de préserver la sécurité de l’Ukraine pendant et après toute trêve, ainsi que de leur financement sur la durée.

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