Édition · mercredi 23 septembre 2026 · N°364
Le maillon caché des métaux critiques

Métaux critiques : le vrai verrou chinois est le raffinage

Dans la bataille des métaux critiques, le point de bascule n'est pas là où on le cherche. Ce qui manque à l'Europe n'est pas le minerai : c'est l'étape qui le rend utilisable, le raffinage. Le 7 juillet 2026, au Palais Bourbon, la dirigeante d'Eramet Christel Bories a décrit devant les parlementaires une situation qu'elle refuse désormais d'appeler concurrence. Enquête sur un maillon invisible devenu un instrument de puissance.

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Tuyauteries, vannes à volant et cuves d'une unité de raffinage de métaux, vues de très près et en contre-plongée.

Dans la bataille des métaux critiques, le point de bascule n’est pas là où on le cherche. Ce qui manque à l’Europe n’est pas le minerai : c’est l’étape qui le rend utilisable, le raffinage. Le 7 juillet 2026, au Palais Bourbon, la dirigeante d’Eramet Christel Bories a décrit devant les parlementaires une situation qu’elle refuse désormais d’appeler concurrence. Enquête sur un maillon invisible devenu un instrument de puissance.

Métaux critiques : la mécanique du verrou chinois. Reportage tourné au colloque « Consolider notre souveraineté industrielle », Assemblée nationale, 7 juillet 2026.

Le verrou n’est pas dans les mines

Nickel, lithium, cobalt, terres rares : ces métaux conditionnent les batteries, les véhicules électriques et les éoliennes, mais aussi les smartphones, l’électronique et une large part des industries de pointe. L’Union européenne en a dressé la liste officielle dans le règlement (UE) 2024/1252, entré en vigueur le 23 mai 2024 : trente-quatre matières premières critiques, dont dix-sept qualifiées de stratégiques.

Le débat public s’arrête presque toujours aux gisements. C’est une erreur de focale. Une mine ne produit pas du métal, elle produit un concentré — un minerai broyé, de teneur faible et de composition mélangée. Entre ce concentré et l’aimant permanent d’un moteur électrique ou la cathode d’une batterie, il reste une succession d’étapes chimiques : séparation, purification, transformation en sels ou en oxydes. L’industrie les regroupe sous le terme de raffinage. C’est un métier de chimie lourde, capitalistique, polluant, difficilement rentable pris isolément. C’est aussi là que se joue la dépendance.

L’asymétrie est simple à formuler. Un pays qui extrait sans raffiner reste client. Un pays qui raffine sans extraire reste maître du calendrier : il décide qui reçoit quoi, quand et dans quelles conditions. Pékin a identifié cette asymétrie avant les autres et n’a jamais cessé de l’exploiter, en prenant méthodiquement position sur toute la chaîne de valeur plutôt que sur les seuls actifs miniers.

« On ne parle plus d’avantage concurrentiel »

Le colloque « Consolider notre souveraineté industrielle — Minerais, métaux critiques, de l’accès à la ressource aux usages », organisé par L’Hémicycle au Palais Bourbon le 7 juillet 2026, a réuni le ministre délégué chargé de l’Industrie Sébastien Martin, des dirigeants industriels et des chercheurs. Christel Bories, présidente du conseil d’administration d’Eramet et directrice générale par intérim du groupe depuis le 1er février 2026, y a livré la mesure de l’écart.

« On est sur, en moyenne, 70 % des métaux raffinés dans le monde le sont en Chine. Ils extraient directement ou indirectement entre 50 et 60 %. Ils raffinent entre 80, 90 %. Pour les métaux les plus critiques, c’est souvent 90 %. »

Christel Bories, présidente du conseil d’administration d’Eramet

L’écart entre les deux séries de chiffres est tout le sujet. Sur l’extraction, la Chine est un acteur dominant parmi d’autres : entre la moitié et les trois cinquièmes, directement ou par l’intermédiaire de participations dans des mines situées ailleurs. Sur le raffinage, elle n’a plus de rival à l’échelle. Et plus le métal est stratégique, plus la concentration se resserre.

De ce constat, la dirigeante tire une conclusion que le vocabulaire économique habituel ne couvre plus.

« On ne parle plus d’avantage concurrentiel. On parle d’une prise de contrôle de la chaîne des métaux critiques. »

Christel Bories

Le glissement n’est pas rhétorique. Un avantage concurrentiel se conteste avec des capitaux, du temps et de la technologie — c’est le jeu normal d’un marché. Une prise de contrôle, elle, se subit ou se défait politiquement. Au même colloque, Christel Bories a résumé le basculement d’une phrase : « Les matières premières ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle. »

Une avance qui ne se rattrape pas à l’arithmétique

Avant de parler de rattrapage, Arnaud de Morgny, directeur d’études à l’École de guerre économique, invite à poser un ordre de grandeur.

« Il faut savoir qu’en deux ans, la Chine produit autant de ciment que les États-Unis en cent ans. On ne réalise pas bien quelle est la puissance de la Chine. »

Arnaud de Morgny, directeur d’études à l’École de guerre économique

Ce n’est pas une anecdote de bâtiment. C’est la mesure d’une capacité à construire vite, en volume, et à amortir des installations que d’autres économies n’osent pas financer. Une raffinerie de terres rares se construit avec cette grammaire-là : des années de travaux, des milliards immobilisés, une rentabilité différée. Là où l’Europe raisonne en dossier d’investissement, la Chine a raisonné en capacité installée.

Cette puissance industrielle sert une stratégie de temps long, et elle ne s’arrête pas à l’amont. La maîtrise des matières premières permet à Pékin de développer ses propres industries de transformation et de prendre des positions dominantes sur les marchés de demain. L’automobile en donne l’illustration la plus directe.

« 50 % des véhicules automobiles vendus en Chine sont des véhicules électriques. Donc en fait, la Chine est davantage en voie d’électrification en matière d’automobile que la France et que l’Europe. »

Arnaud de Morgny

Le chiffre recouvre la catégorie des véhicules à énergies nouvelles — les NEV, qui réunissent en Chine les modèles cent pour cent électriques à batterie et les hybrides rechargeables. La boucle est alors fermée : le même pays raffine le métal, fabrique la cellule, assemble le véhicule et absorbe sa propre production. Un industriel européen qui voudrait s’insérer dans cette chaîne affronte, à chaque étage, un acteur déjà installé, déjà amorti et déjà servi en intrants.

Pendant que cette architecture se construisait, l’Europe s’est progressivement installée dans la dépendance. La question n’est donc plus seulement celle du prix des métaux : elle est celle de l’accès, en cas de crise ou de confrontation. Celui qui contrôle une matière première indispensable détient un moyen de pression sur celui qui en dépend.

Une dépendance vue, mais pas nommée

C’est ici que l’opinion française dit quelque chose d’inattendu. Une étude conduite par l’institut Norstat pour l’École de guerre économique, dont l’embargo a été levé le matin même du colloque, a mesuré la perception des Français sur ces enjeux. L’enquête porte sur un panel représentatif de la population française de 16 ans et plus ; ses questions admettent plusieurs réponses, si bien que le total dépasse 100 %.

Affirmations sur les matières premières stratégiques avec lesquelles les répondants se déclarent d’accord
Affirmation Part des répondants
La France est trop dépendante de l’étranger 65 %
La Chine a pris une avance importante 52 %
La France a perdu son influence dans les pays producteurs 48 %
C’est un enjeu vital pour la France 45 %
L’État a la responsabilité de protéger les entreprises minières 44 %
C’est un terrain de guerre économique entre puissances 39 %
Perdre nos groupes miniers affaiblirait la souveraineté 37 %
Les États-Unis ont pris une avance importante 34 %

Source : étude Norstat pour l’École de guerre économique, juin 2026. Questions à réponses multiples.

Le constat de dépendance est massif : 65 %. Sa lecture géoéconomique l’est beaucoup moins. Ils ne sont que 39 % à décrire les matières premières comme un terrain d’affrontement entre puissances, et 37 % à faire le lien entre la disparition d’un groupe minier français et une perte de souveraineté. Entre le diagnostic et son interprétation, vingt-six points d’écart.

Cet écart n’est pas un détail d’enquête d’opinion. Une dépendance perçue comme un fait commercial n’appelle pas de réponse politique : elle appelle, au mieux, une négociation de prix et un fournisseur de repli. Une dépendance perçue comme un levier appelle des instruments — protection juridique, financement public, garanties d’approvisionnement. Tant que la première lecture domine, l’urgence décrite au Palais Bourbon reste une affaire de spécialistes, et les arbitrages budgétaires qu’elle suppose n’ont pas de base politique.

L’étude relève d’ailleurs que la lecture stratégique progresse nettement à mesure que l’on monte dans l’échelle socioprofessionnelle : 56 % des CSP+ voient dans les matières premières un terrain de guerre économique, soit dix-huit points au-dessus de la moyenne. La grille d’analyse existe donc dans le pays. Elle n’est simplement pas encore partagée.

Ce qu’il faut surveiller

Le règlement européen de 2024 a fixé quatre cibles à l’horizon 2030. Une seule touche directement au verrou décrit ici : porter à 40 % la part de la transformation réalisée sur le sol de l’Union. C’est l’objectif qui exige des usines plutôt que des accords, et c’est à ce titre le meilleur thermomètre du rattrapage réel.

Deux points de vigilance l’accompagnent.

  • Le plafond de dépendance. Le texte européen interdit de dépendre à plus de 65 % d’un seul pays tiers. Au colloque du 7 juillet, l’objectif évoqué à l’échelle du G7 était plus strict : moins de 60 % d’un seul acteur. Deux cadres distincts, deux chiffres différents — les confondre fausse tout suivi.
  • Le prix. Aucune de ces cibles ne s’accompagne d’une garantie de revenu. C’est pourtant la question que pose le secteur : comment engager des milliards dans une raffinerie quand le premier raffineur mondial peut peser sur les cours et rendre l’investissement non rentable ?

Reste un dernier point de vigilance, qui ne relève ni des volumes ni des prix : les entreprises elles-mêmes. Une mine, une usine de raffinage ou un groupe minier européen ne sont plus de simples actifs économiques. Ils sont devenus des actifs stratégiques — et leur sort se décide au capital autant qu’à l’usine.

Arnaud de Morgny en tire une image que personne, dans la salle, n’a discutée.

« Si vous coupez le robinet, vous n’avez plus d’eau, bah vous mourez de soif. C’est pas plus compliqué que ça. »

Arnaud de Morgny

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un métal critique ?

C’est une matière première jugée à la fois économiquement importante et exposée à un risque d’approvisionnement. L’Union européenne en recense trente-quatre dans le règlement (UE) 2024/1252, dont dix-sept dites stratégiques parce qu’elles conditionnent les transitions énergétique et numérique ainsi que la défense.

Pourquoi le raffinage compte-t-il plus que l’extraction ?

Parce qu’une mine ne livre qu’un concentré inutilisable en l’état. Le raffinage sépare et purifie le métal jusqu’à la qualité exigée par l’industrie. Un pays qui extrait sans raffiner dépend de celui qui raffine ; l’inverse n’est pas vrai.

Quelle part du raffinage mondial la Chine contrôle-t-elle ?

Selon Christel Bories, dirigeante d’Eramet, la Chine raffine entre 80 et 90 % des métaux à l’échelle mondiale, et souvent 90 % pour les métaux les plus critiques, contre 50 à 60 % de l’extraction.

Que prévoit l’Union européenne pour réduire cette dépendance ?

Le règlement (UE) 2024/1252 fixe quatre cibles pour 2030, rapportées à la consommation annuelle de l’Union : 10 % pour l’extraction, 40 % pour la transformation, 25 % pour le recyclage, et un plafond de 65 % pour un même pays fournisseur. Il ne comporte en revanche aucune garantie de revenu pour les producteurs.

Sources

  1. Les Français & les matières premières stratégiques — étude Norstat pour l'École de Guerre Économique École de Guerre Économique
  2. Critical Raw Materials Act — objectifs 2030 Commission européenne
  3. Règlement (UE) 2024/1252 du 11 avril 2024 EUR-Lex
  4. Minerais et métaux critiques : l'appel des industriels à changer de logiciel Esteval
  5. Annonce du Conseil d'administration relative à sa Direction Générale, 1er février 2026 Eramet