Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Séoul et Paris, l'épreuve des contrats

La coopération franco-coréenne bute sur les intérêts industriels

Le rapprochement entre Paris et Séoul répond à une même volonté de réduire les dépendances technologiques. Mais il confronte aussi deux puissances industrielles qui cherchent, dans plusieurs secteurs critiques, à préserver leurs propres champions.

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La coopération franco-coréenne bute sur les intérêts industriels

La visite d’État de Lee Jae-myung, organisée du 6 au 9 septembre, intervient après un échange de séquences diplomatiques qui ont rapproché Paris et Séoul en 2026 : déplacement d’Emmanuel Macron en Corée du Sud au printemps, puis participation du président sud-coréen au G7 d’Évian. Le 140e anniversaire des relations diplomatiques fournit le cadre symbolique. La coopération franco-coréenne, elle, se mesure désormais à une question plus concrète : les deux États peuvent-ils bâtir des capacités communes sans fragiliser leurs industries nationales ?

Les deux présidents ont notamment coprésidé à Saint-Paul-de-Vence un sommet consacré au cinéma et à l’image animée. Cette séquence culturelle n’est pas étrangère aux rapports de puissance : les contenus, les outils de production numérique et les plateformes constituent aussi des marchés technologiques. Mais les dossiers déterminants se trouvent ailleurs : défense, énergie nucléaire, composants électroniques, calcul quantique et intelligence artificielle.

Paris et Séoul ont élevé leur relation au rang de Partenariat stratégique global au début de l’année. Le label traduit une convergence réelle sur la sécurité des approvisionnements et la diversification des partenaires. Il ne vaut toutefois pas, à lui seul, mécanisme industriel, financement conjoint ou commande publique. C’est précisément cet écart entre affichage diplomatique et exécution qui déterminera la portée du rapprochement.

La coopération franco-coréenne face aux marchés critiques

La coopération franco-coréenne rassemble des pays développés disposant d’appareils industriels complets, de capacités de recherche et d’ambitions d’autonomie. Cette proximité produit une difficulté spécifique : les domaines dans lesquels un accord paraît le plus utile sont souvent ceux où les intérêts commerciaux divergent le plus directement.

Dans le nucléaire civil, la France entend conserver l’avantage de sa filière intégrée, d’EDF aux industriels de l’équipement et du cycle du combustible. La Corée du Sud dispose, de son côté, d’une offre d’exportation compétitive portée notamment par Korea Hydro & Nuclear Power et par un écosystème industriel capable de proposer des calendriers resserrés. Sur les appels d’offres internationaux, la complémentarité peut donc céder rapidement la place à la concurrence.

Le constat vaut pour la défense. Les industriels sud-coréens ont conquis des positions importantes à l’exportation, particulièrement sur les matériels terrestres, l’artillerie et certaines plateformes navales. La France défend simultanément sa base industrielle et technologique de défense ainsi que l’autonomie de décision qui lui est attachée. Une coopération crédible suppose par conséquent de choisir des segments précis — munitions, capteurs, cybersécurité, maintenance ou normes d’interopérabilité — plutôt que de juxtaposer des déclarations générales.

Les semi-conducteurs constituent un autre terrain d’ambivalence. La Corée du Sud est une puissance mondiale de la mémoire et de la fabrication électronique ; la France cherche à consolider sa place dans les puces de puissance, les composants embarqués, la conception et la recherche. L’Union européenne a placé la réduction des dépendances au centre de son règlement européen sur les semi-conducteurs. Pour Paris, travailler avec Séoul peut aider à diversifier les chaînes de valeur aujourd’hui structurées par les États-Unis, Taïwan et la Chine. Cela n’efface ni la concurrence pour les investissements, ni la sensibilité des transferts de savoir-faire.

Deux dépendances, deux marges de manœuvre

Le rapprochement repose aussi sur une lecture commune de la rivalité entre Washington et Pékin, sans que les contraintes des deux pays soient comparables. La France dispose d’une dissuasion nucléaire indépendante, d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et de forces présentes dans l’Indo-Pacifique. Elle peut donc défendre l’autonomie stratégique européenne tout en restant alliée des États-Unis.

Pour Séoul, la relation avec Washington est plus directement liée à la sécurité du territoire face à la Corée du Nord. L’alliance militaire américaine demeure un élément central de la dissuasion sur la péninsule. La Chine, parallèlement, reste un débouché commercial majeur et un acteur incontournable dans les chaînes industrielles asiatiques. Cette double exposition limite la possibilité, pour la Corée du Sud, d’aligner ses positions sur une stratégie de découplage ou de confrontation.

La réduction annoncée de l’exercice américano-sud-coréen Ulchi Freedom Shield, sur fond de désaccord avec Séoul concernant la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran, rappelle la nature politique de cette dépendance sécuritaire. Elle souligne également l’intérêt, pour la Corée du Sud, d’élargir son réseau de partenaires sans pouvoir substituer ceux-ci à son alliance américaine.

La France voit dans cette configuration une occasion de développer une diplomatie de la sécurité économique avec une autre démocratie industrielle d’Asie. Mais un partenariat n’acquiert de poids que s’il s’appuie sur des instruments : partage de l’information sur les ruptures d’approvisionnement, programmes de recherche ciblés, règles de protection de la propriété intellectuelle, cofinancements et débouchés identifiés.

Passer des sommets aux mécanismes de production

La coopération franco-coréenne peut produire des résultats là où les dépendances sont clairement identifiées et où les gains sont partagés. Le quantique offre un tel cas de figure : les capacités scientifiques peuvent être mises en réseau, à condition que les règles sur les brevets, les données et les applications duales soient arrêtées en amont. Les technologies de l’image, les infrastructures numériques et certains équipements énergétiques présentent le même besoin de gouvernance concrète.

Un dispositif de suivi devrait associer administrations, laboratoires, universités et entreprises, avec un calendrier de projets, des objectifs de financement et des responsables nommés. Sans cette architecture, les sommets risquent de produire une liste de secteurs prioritaires déjà connue de tous, mais aucun investissement supplémentaire ni nouvelle capacité productive.

La dimension géopolitique renforce l’urgence. Les tensions commerciales américaines, les restrictions sur les technologies avancées, l’incertitude énergétique au Moyen-Orient et le rapprochement entre Chine, Russie et Corée du Nord peuvent reclasser rapidement les priorités nationales. Dans ce contexte, la coopération franco-coréenne ne sera jugée ni sur le nombre de visites présidentielles ni sur la densité des communiqués, mais sur sa capacité à sécuriser des chaînes industrielles et à créer des interdépendances choisies.

Pour Paris comme pour Séoul, le test est donc moins diplomatique que matériel. Il consiste à déterminer, secteur par secteur, ce qui doit relever de la compétition, ce qui peut faire l’objet d’accords commerciaux et ce qui mérite une véritable capacité commune. C’est à cette condition que le Partenariat stratégique global dépassera le statut de convergence déclarée.

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