Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Paris-Rome, deux modèles à relier

L’industrie spatiale européenne cherche l’échelle entre France et Italie

Dans le spatial, l’autonomie européenne ne dépend plus seulement des programmes publics et des grands maîtres d’œuvre. Elle se joue aussi dans la capacité des jeunes entreprises à changer d’échelle, là où les modèles français et italien peuvent se compléter.

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L’industrie spatiale européenne cherche l’échelle entre France et Italie

Le débat sur l’autonomie européenne dans l’espace est souvent ramené aux lanceurs, aux constellations de satellites ou aux budgets des grandes agences. Une part décisive se joue pourtant en amont : dans la faculté des start-up et des PME à transformer une technologie en produit industrialisé, puis en contrat récurrent. C’est à cette étape que se dessine la capacité de l’Europe à conserver ses données, ses chaînes de valeur et ses applications critiques.

La France et l’Italie constituent deux cas utiles. Leurs filières affichent des volumes économiques proches : 4,76 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2024, contre 4,5 milliards en Italie selon les données sectorielles disponibles. Elles participent toutes deux aux programmes de l’Agence spatiale européenne et disposent d’une base industrielle ancienne. Mais leur organisation diffère assez pour que leur rapprochement ne se résume pas à une coopération institutionnelle supplémentaire.

L’enjeu est de faire passer les entreprises du New Space du stade de l’innovation subventionnée à celui de fournisseurs capables d’intégrer les chaînes de production, les marchés civils et les besoins de sécurité. Dans ce domaine, les écosystèmes spatiaux européens restent morcelés, alors que les concurrents américains et chinois bénéficient de marchés intérieurs plus intégrés et d’une concentration plus forte des financements.

Les écosystèmes spatiaux européens face au passage à l’échelle

La croissance du secteur ne vient plus exclusivement des satellites conçus dans le cadre de grands programmes publics. Elle provient aussi des logiciels de traitement des données, de l’observation de la Terre, des communications sécurisées, des composants, de la robotique orbitale et des services rendus à l’agriculture, aux transports, à l’énergie ou à la défense. Ces segments réduisent le coût d’entrée, mais ils exigent des capitaux patients, des clients de référence et une capacité à accéder aux infrastructures de test.

Les chiffres publiés par l’Agence spatiale européenne dans son rapport sur l’économie spatiale donnent l’ordre de grandeur du décalage. Les investissements publics mondiaux dans le spatial atteignaient 119 milliards d’euros en 2025, et les investissements privés 11,7 milliards. L’Europe représentait environ 13,5 milliards d’euros d’investissements publics, soit 11 % du total, et 1,4 milliard d’euros d’investissements privés, soit 12 % du marché mondial.

Cette position n’est pas marginale, mais elle révèle une contrainte structurelle : l’Europe finance des compétences et des démonstrateurs, sans toujours disposer des mécanismes permettant de faire émerger des entreprises de taille mondiale. Les écosystèmes spatiaux européens doivent donc résoudre une question industrielle autant que technologique : qui commande, qui finance l’industrialisation et qui absorbe le risque commercial ?

La France : une architecture nationale, des accès à consolider

Le modèle français repose sur une forte capacité de coordination. Le CNES, Bpifrance, le plan France 2030, la stratégie nationale spatiale 2025-2040, ainsi que des pôles comme Aerospace Valley, composent une chaîne d’intervention relativement lisible. L’État peut orienter la recherche, soutenir les phases de maturation technologique et relier les entreprises aux priorités nationales, y compris dans les domaines duals.

Cette architecture donne aux jeunes entreprises un interlocuteur public identifiable et des instruments de financement nationaux. Elle facilite aussi l’alignement entre souveraineté technologique, commande publique et politique industrielle. Mais elle ne supprime pas l’obstacle principal : l’accès effectif aux grands donneurs d’ordre et à leurs chaînes d’approvisionnement. Une PME peut être accompagnée jusqu’au prototype sans pour autant obtenir les volumes, les certifications ou les contrats qui financent une montée en cadence.

Pour les écosystèmes spatiaux européens, la leçon française est celle de la continuité publique. Elle montre toutefois qu’un dispositif centralisé doit être prolongé par des achats publics, des débouchés export et des coopérations industrielles plus fluides si l’on veut éviter que les jeunes pousses restent dépendantes de tours de table successifs.

L’Italie : l’avantage des districts, la limite du capital

En Italie, l’Agenzia Spaziale Italiana assure le point d’ancrage national, mais la dynamique productive est largement portée par des districts régionaux, notamment au Piémont, dans le Latium et dans les Pouilles. Ces territoires concentrent entreprises, universités, laboratoires, incubateurs et sous-traitants. Leur proximité facilite les collaborations techniques et l’insertion des PME dans des filières spécialisées.

Ce modèle répond à une faiblesse fréquemment observée dans les politiques d’innovation : la distance entre le laboratoire, l’entrepreneur et l’industriel. Des réseaux territoriaux denses peuvent raccourcir ce trajet. Ils permettent également aux entreprises de petite taille de mutualiser compétences, équipements et relations commerciales avec les grands groupes.

La contrepartie est la fragmentation. La dispersion des dispositifs territoriaux rend plus complexe la constitution d’offres nationales cohérentes et l’accès à des financements privés de grande ampleur. Là où la France peut organiser une orientation nationale, l’Italie dispose d’un maillage plus proche du tissu industriel, mais moins homogène. Ces deux faiblesses ne sont pas symétriques : elles ouvrent précisément un espace de complémentarité.

Faire de la coopération un marché, pas un affichage

Un axe franco-italien ne produira pas automatiquement une politique spatiale européenne. Pour être opérant, il devrait viser les endroits où le financement public cesse et où la compétition internationale commence : commandes pilotes, normes techniques, accès aux données, capacités d’essais, capital de croissance et intégration des PME aux programmes européens.

La France peut apporter des instruments de pilotage et de financement plus centralisés ; les districts italiens, des réseaux de production et de recherche plus territorialisés. Des appels d’offres communs, des programmes de démonstration associant systématiquement PME et maîtres d’œuvre, ou encore des véhicules de capitalisation transfrontaliers répondraient davantage au problème que la simple multiplication de partenariats.

L’espace est devenu une infrastructure économique : navigation, connectivité, renseignement, cartographie et suivi des ressources en dépendent. La souveraineté ne se mesure donc pas seulement au nombre de satellites placés en orbite. Elle se mesure à la capacité des écosystèmes spatiaux européens à retenir leurs technologies, financer leur industrialisation et vendre leurs services sur un marché continental. C’est sur cette continuité, du laboratoire au client, que se jouera la place de l’Europe.

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