Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Manille face au coût des chantiers

Aux Philippines, l’affaire Romualdez expose les marchés d’infrastructure

L’inculpation de Martin Romualdez fait entrer un proche du pouvoir présidentiel dans l’enquête sur les flux financiers qui entourent les grands chantiers publics philippins.

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Détournement des marchés publics — aux Philippines, l'affaire Romualdez expose les marchés d'infrastructure

L’arrestation de Martin Romualdez ne concerne pas seulement le destin judiciaire d’un ancien président de la Chambre des représentants. Elle place au centre d’une enquête sur les infrastructures publiques l’un des membres les plus influents de la famille politique au pouvoir aux Philippines : l’élu de Leyte est le cousin germain du président Ferdinand Marcos Jr.

Le 7 septembre, le Sandiganbayan, juridiction philippine spécialisée dans les affaires de corruption impliquant des responsables publics, a délivré un mandat d’arrêt contre Martin Romualdez et trois autres personnes. Le dossier porte sur 7,44 milliards de pesos, soit environ 118 millions d’euros, et sur des soupçons de commissions illicites liées à des travaux publics. Le détournement des marchés publics allégué doit désormais être établi dans le cadre contradictoire de la procédure judiciaire.

Romualdez a été interpellé dans un établissement hospitalier de San Juan, dans l’agglomération de Manille, où il était pris en charge pour des problèmes cardiovasculaires, selon les autorités. Son avocat, Ade Fajardo, a indiqué que son client entendait répondre aux accusations devant la justice et demandait à bénéficier des garanties procédurales applicables à tout citoyen philippin.

Le détournement des marchés publics au cœur du dossier

La plainte a été déposée par l’Office of the Ombudsman, l’institution chargée de poursuivre les manquements à la probité dans l’administration. Outre Martin Romualdez, elle vise l’ancien parlementaire Zaldy Co, l’assistante de l’élu Joselyn Tragua Serenio et Felicito Cristobal Guevarra, dirigeant d’une société de change.

Les procureurs soutiennent que, de 2022 à 2025, les prévenus ont perçu des commissions, rétrocommissions et pots-de-vin versés par des entreprises ou intermédiaires désireux d’obtenir des contrats. Les projets de contrôle des inondations occupent une place particulière dans les griefs. Le détournement des marchés publics, dans cette configuration, ne renvoie pas uniquement à une surfacturation présumée : il désigne un mécanisme où l’accès à la commande publique devient une source de financement pour des réseaux d’intermédiation politique.

La résolution du Sandiganbayan, qui retient l’existence d’éléments suffisants pour engager la procédure et ne recommande pas de libération sous caution, est accessible dans les documents judiciaires publiés par le Sandiganbayan. Cette étape ne vaut pas condamnation. Elle marque toutefois le passage d’une investigation administrative à un contentieux pénal portant sur l’usage de ressources publiques.

Les infrastructures, un levier politique à haut risque

Aux Philippines, les travaux de drainage, de digues et de protection contre les crues sont des dépenses particulièrement sensibles. L’archipel est régulièrement frappé par les typhons et les inondations ; ces programmes répondent donc à un besoin matériel immédiat. Mais leur mise en œuvre repose sur une multitude de marchés locaux, d’entreprises de BTP, de sous-traitants et d’autorisations administratives. Cette fragmentation accroît les zones de contact entre élus, administrations et opérateurs privés.

Dans ce contexte, un détournement des marchés publics présumé peut produire un double effet. Il ponctionne des crédits affectés à des infrastructures essentielles et dégrade la qualité ou le calendrier des ouvrages. Il consolide aussi des rapports de dépendance entre financeurs, entrepreneurs et détenteurs de mandats, au détriment de la concurrence et du contrôle de l’exécution des contrats.

Le montant évoqué, 7,44 milliards de pesos, donne la mesure de l’enjeu : il dépasse très largement le cadre d’un marché isolé. L’enquête s’inscrit dans un examen plus vaste des dépenses d’infrastructures et des projets anti-inondations. Pour l’exécutif, le dossier représente donc un test de crédibilité de la chaîne de contrôle : celle qui va de l’attribution des marchés à leur audit, puis, le cas échéant, aux poursuites.

Un test pour l’autonomie des institutions

La présidence philippine a déclaré respecter la décision de l’Office of the Ombudsman et affirmé que les personnes responsables de faits répréhensibles devaient répondre de leurs actes, qu’elles soient parentes, alliées ou opposantes du président. Cette position est politiquement nécessaire : Martin Romualdez demeure député du premier district de Leyte et a occupé l’une des fonctions les plus stratégiques de l’État, à la tête de la Chambre.

L’affaire touche ainsi à la capacité des institutions à traiter le détournement des marchés publics lorsqu’il implique des personnalités disposant de relais parlementaires et territoriaux. L’indépendance ne se mesure pas seulement à l’ouverture d’une information ou à l’émission d’un mandat d’arrêt. Elle se vérifiera dans la conservation des preuves, la traçabilité des paiements, l’identification des bénéficiaires effectifs et la capacité de la justice à conduire l’audience sans interférence.

Au-delà du cas Romualdez, le contentieux pose une question de gouvernance budgétaire. Les projets de résilience climatique et de protection des populations, parce qu’ils mobilisent des budgets récurrents et techniquement complexes, deviennent facilement des dispositifs de distribution de rentes si les appels d’offres, les avenants et la réception des ouvrages ne font pas l’objet d’un contrôle public robuste. C’est sur ce terrain, plus encore que dans la séquence judiciaire immédiate, que se jouera la portée politique de l’enquête.

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