À Zheng’an, la guitare devient un outil de réindustrialisation chinoise
Derrière l’image d’une petite ville devenue « capitale de la guitare », Zheng’an met en scène une politique de relocalisation intérieure : faire revenir les savoir-faire du littoral et les inscrire dans un écosystème subventionné.
À Zheng’an, dans la province montagneuse du Guizhou, la guitare n’est pas seulement devenue un motif urbain. Elle est l’instrument d’une politique de réindustrialisation territoriale. En une dizaine d’années, cette ville de Chine du Sud-Ouest a constitué un pôle productif dans une activité auparavant absente de son économie locale, en faisant revenir entrepreneurs et ouvriers qualifiés installés dans les provinces littorales.
Le déplacement est significatif. Pendant des décennies, les habitants du Guizhou ont alimenté la main-d’œuvre des grands bassins manufacturiers du Guangdong. Zheng’an a choisi de retourner ce flux : au lieu de subventionner uniquement l’emploi local, les autorités ont cherché à rapatrier des compétences déjà formées, des réseaux commerciaux et des méthodes de production éprouvées dans les ateliers de Canton.
Cette stratégie repose sur un assemblage classique de la politique industrielle chinoise : foncier et locaux à coût réduit, allègements fiscaux, aides à l’emploi et accélération des remboursements de taxes liés aux exportations. L’enjeu n’est pas seulement de produire des instruments à bas coût, mais de reconstituer localement une chaîne de valeur capable d’attirer de nouveaux fabricants, fournisseurs et travailleurs.
La filière de la guitare comme politique de retour
Le point de départ remonte à 2012, lorsque Zheng’an a lancé un programme destiné aux entrepreneurs originaires de la ville établis dans le Guangdong. Shenqu Guitar, fondée par Zheng Chuanjiu, a figuré parmi les premières entreprises installées dans la zone économique créée à cette fin. Le mécanisme est moins spontané qu’il n’y paraît : l’investissement public réduit le risque du déménagement, tandis que les premiers arrivants servent de relais pour convaincre leurs anciens employés, partenaires et concurrents.
La filière de la guitare a ainsi été bâtie à partir de savoir-faire mobiles plutôt que par la création ex nihilo d’une main-d’œuvre. Zhang Weiyi, luthier ayant transféré son activité depuis Canton en 2019, incarne une autre dimension du dispositif : l’installation ne vise pas uniquement l’assemblage industriel, mais aussi des métiers plus spécialisés, susceptibles d’élever la qualité et la réputation de la production locale.
Les autorités de Zheng’an indiquent que 87 marques se sont implantées sur le pôle et que la ville produit environ 2,5 millions d’instruments par an. Elles avancent également qu’une guitare sur sept vendue dans le monde proviendrait de la ville. Ces données administratives donnent surtout la mesure de l’ambition affichée : installer Zheng’an dans les chaînes mondiales d’approvisionnement, non comme simple sous-traitant isolé, mais comme district industriel identifiable.
Des aides locales au service de l’exportation
Les incitations proposées ont été particulièrement fortes : certaines entreprises ont bénéficié de trois ans d’exonération d’impôts et de dix ans de loyer gratuit. Entre janvier et juillet 2025, les entreprises locales auraient reçu 147 millions de yuans d’allègements et d’exonérations fiscales, selon les autorités locales. Zheng’an a, sur la même période annuelle de référence, exporté pour environ 248 millions de yuans de guitares vers plus de quarante pays.
La filière de la guitare montre ici comment une dépense publique locale peut poursuivre trois objectifs simultanés : soutenir l’exportation, augmenter l’assiette économique d’un territoire intérieur et contenir l’exode vers les métropoles côtières. Pour Pékin, la réduction des écarts entre provinces relève autant de la stabilité sociale que de l’aménagement économique. Pour les gouvernements locaux, il s’agit aussi de sécuriser recettes, emplois et visibilité politique par la spécialisation.
Ce type de soutien nourrit toutefois les contentieux commerciaux avec les partenaires de la Chine. Les États-Unis et l’Union européenne contestent régulièrement les effets des aides publiques chinoises dans les véhicules électriques, les batteries ou les technologies solaires. Les instruments utilisés à Zheng’an sont de moindre ampleur stratégique, mais ils relèvent de la même logique : réduire les coûts d’implantation et de production afin de faire émerger rapidement une capacité exportatrice.
Le droit commercial multilatéral ne prohibe pas toute aide publique. L’accord de l’OMC sur les subventions et les mesures compensatoires encadre en revanche les soutiens spécifiques susceptibles de fausser les échanges et ouvre la voie, sous conditions, à des droits compensateurs. Dans le cas de Zheng’an, les informations disponibles ne permettent pas d’établir une violation de ces règles. Elles illustrent néanmoins la difficulté, pour les concurrents étrangers, de distinguer le soutien territorial légitime d’une politique d’exportation subventionnée.
Un district industriel plutôt qu’une vitrine
La réussite de Zheng’an dépendra moins de ses décors urbains que de sa capacité à conserver les compétences et à monter en gamme. Une zone industrielle peut attirer rapidement des ateliers par des exemptions fiscales ; elle ne devient durable qu’en réunissant formation, fournisseurs de composants, contrôle qualité, logistique et accès aux marchés. La présence d’artisans, de fabricants de série et de dizaines de marques suggère que la ville cherche précisément cette densité productive.
La filière de la guitare offre donc un aperçu à échelle réduite de la méthode chinoise de développement régional. Le soutien initial est public, mais sa finalité est de créer une concentration privée suffisamment robuste pour fonctionner comme un écosystème. À Zheng’an, le retour des travailleurs du Guangdong devient ainsi un actif industriel : une compétence accumulée ailleurs, redéployée pour transformer une ville de l’intérieur en plateforme d’exportation.
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