Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Rome entre bases et Méditerranée

La souveraineté italienne reste encadrée par l’alliance américaine

Entre l’ancrage atlantique hérité de 1945 et l’exposition des routes méditerranéennes, Rome cherche moins une autonomie abstraite qu’une protection compatible avec ses dépendances matérielles.

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La souveraineté italienne reste encadrée par l’alliance américaine

La géopolitique italienne ne se résume ni à son appartenance à l’Union européenne ni à ses alternances gouvernementales. Elle repose sur une équation plus durable : la péninsule est protégée par l’alliance atlantique, mais sa prospérité dépend d’un espace méditerranéen qu’elle ne contrôle pas. C’est dans cette tension que se joue la souveraineté italienne.

Lucio Caracciolo, directeur de la revue géopolitique Limes, décrit l’Italie d’après-guerre comme un État à autonomie limitée, installé dans le système de sécurité américain. La formule est polémique si elle est prise au pied de la lettre. Elle désigne toutefois une réalité institutionnelle : l’Italie est membre fondateur de l’OTAN, accueille des infrastructures alliées et organise sa défense dans un cadre où les capacités américaines demeurent déterminantes.

Cette situation ne fait pas de Rome un simple exécutant. L’Italie dispose d’une diplomatie active, d’une industrie de défense, d’une marine et de positions propres sur la Libye, les Balkans ou la migration en Méditerranée centrale. Mais sa capacité à agir seule reste bornée par les garanties militaires, les renseignements et les moyens de projection fournis par Washington. La question n’est donc pas l’existence de la souveraineté italienne, mais l’étendue des choix qu’elle peut exercer lorsque ses intérêts divergent de ceux de son allié principal.

La souveraineté italienne dans l’architecture atlantique

Les installations militaires présentes sur le territoire italien constituent un élément central de cette architecture. La base aérienne d’Aviano, en Frioul-Vénétie Julienne, et la base navale de Sigonella, en Sicile, ont une valeur qui dépasse le cadre national : elles relient le flanc sud de l’Europe aux opérations américaines et alliées vers l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et la mer Noire.

Rome n’est pas extérieure à ces dispositifs : elle participe aux décisions de l’Alliance et ses forces armées sont engagées dans les structures intégrées. Mais l’asymétrie des moyens est manifeste. Les États-Unis conservent la faculté de projeter rapidement des capacités aériennes, navales, logistiques et de renseignement que peu d’États européens peuvent égaler. La présence américaine est ainsi à la fois une assurance et un facteur de dépendance.

Le cadre officiel de l’Alliance reste fondé sur la défense collective. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit qu’une attaque armée contre un allié soit considérée comme une attaque contre tous. Pour un pays dont la sécurité a été reconstruite après 1945 sous parapluie atlantique, cette garantie pèse davantage que les discours périodiques sur une autonomie stratégique européenne.

Le débat a néanmoins changé de nature. La guerre en Ukraine a rappelé le rôle irremplaçable des États-Unis dans la défense du continent. Dans le même temps, les incertitudes sur la continuité de l’engagement américain, quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, obligent les capitales européennes à mesurer le coût d’une protection qu’elles ne maîtrisent pas entièrement.

Une puissance péninsulaire exposée aux routes maritimes

Pour l’Italie, la sécurité ne se joue pas seulement à l’est de l’Europe. Elle se joue aussi dans les détroits, les ports et les réseaux énergétiques qui relient la péninsule à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Le gaz algérien, les approvisionnements venus d’Azerbaïdjan via le gazoduc transadriatique, ainsi que le trafic maritime transitant par Suez placent la Méditerranée au centre des intérêts matériels du pays.

Cette géographie explique la priorité accordée par Rome à la Libye et à la Méditerranée centrale. L’enjeu ne se limite pas à la gestion migratoire. Il concerne la stabilité de fournisseurs énergétiques, la sécurité des câbles et des routes commerciales, ainsi que la concurrence d’acteurs capables d’agir au plus près des rivages : Turquie, Russie, États du Golfe et puissances européennes y poursuivent des objectifs parfois incompatibles.

Dans cet espace, la souveraineté italienne est d’abord une capacité à préserver des accès. La marine italienne peut contribuer à la surveillance maritime et à la protection des communications ; la diplomatie peut négocier avec Tripoli, Alger ou Tunis ; les groupes énergétiques italiens peuvent entretenir des partenariats de long terme. Aucun de ces instruments ne donne cependant à Rome la maîtrise politique d’un bassin fragmenté par les guerres, les rivalités de puissance et l’affaiblissement des États riverains.

L’Europe, un cadre nécessaire mais insuffisant

La présidence de Giorgia Meloni a nourri l’idée que Rome pourrait jouer un rôle d’intermédiaire privilégié entre les gouvernements européens et Washington. L’hypothèse a ses limites. Une médiation suppose de disposer d’un mandat collectif ou d’atouts que les autres capitales ne possèdent pas. Or la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne demeure largement intergouvernementale, tandis que les rapports avec les États-Unis sont structurés par les poids respectifs de Berlin, Paris, Varsovie et Londres autant que par les initiatives italiennes.

Rome peut en revanche exercer une influence concrète lorsqu’elle articule les intérêts européens à sa position méditerranéenne : sécurité énergétique, contrôle des flux maritimes, investissements en Afrique du Nord et interconnexions. C’est un rôle de puissance de liaison, non de direction du continent.

La montée en puissance militaire allemande et le retour de la guerre sur le continent renforcent ce constat. Ils ne ramènent pas mécaniquement les rivalités du XXe siècle, mais ils modifient la répartition des capacités en Europe. Pour l’Italie, le risque n’est pas tant d’être exclue d’une Europe géopolitique que d’y peser moins si ses dépendances énergétiques et sécuritaires restent traitées séparément.

Le débat sur la souveraineté italienne ne se tranchera donc pas par une rupture avec l’OTAN, ni par une invocation de la Méditerranée. Il dépendra de moyens plus concrets : modernisation navale, résilience des infrastructures, diversification des approvisionnements, capacité industrielle et coordination européenne. Dans un espace maritime disputé, l’autonomie se mesure moins à la rhétorique qu’à la faculté de maintenir ouverts les flux dont dépend le pays.

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