L’usage militaire de l’IA met les garde-fous à l’épreuve
Les modèles d’IA généralistes ne fournissent pas seuls une capacité militaire. Mais ils abaissent le coût de l’ingénierie, de la propagande et de la préparation opérationnelle, plaçant leurs éditeurs au cœur d’un contrôle stratégique inédit.
Le risque n’est plus théorique : les assistants d’intelligence artificielle sont désormais sollicités dans des activités qui vont de la fraude organisée à la préparation de programmes militaires. Dans un rapport couvrant la période de décembre 2025 à août 2026, Anthropic indique avoir identifié et neutralisé 39 cas d’usage malveillant de Claude. L’entreprise évoque notamment des tentatives liées à la propagande, à la surveillance de populations ciblées, à l’espionnage, ainsi qu’au développement de systèmes de guidage et à des recherches biologiques sensibles.
Ces éléments doivent être lus pour ce qu’ils sont : le récit documenté par l’éditeur de ses propres détections, non une attribution judiciaire ou de renseignement indépendante de chaque opération. Ils éclairent néanmoins une transformation nette. L’usage militaire de l’IA ne suppose pas nécessairement de disposer d’un système d’armes autonome complet. Il peut commencer bien en amont, dans la rédaction de documents, l’automatisation de tâches techniques, le traitement de données ou la structuration d’un projet.
Le déplacement du problème est important pour les États européens. Une technologie conçue pour des usages civils et diffusée à grande échelle devient un outil à double usage, dont les capacités, les règles d’accès et les journaux d’activité sont principalement détenus par des entreprises américaines. La frontière entre la cybersécurité, le contrôle des exportations et le renseignement économique devient alors beaucoup moins étanche.
L’usage militaire de l’IA, de l’assistance technique à la préparation opérationnelle
Selon Anthropic, des acteurs qu’elle relie à la Russie ont utilisé Claude pour produire des contenus de propagande favorables à Moscou et hostiles à la France, diffusés par l’intermédiaire d’une radio en Centrafrique. Le même ensemble d’activités aurait inclus la génération de faux documents administratifs centrafricains. Ces usages ne relèvent pas de la seule communication : de faux documents peuvent consolider une opération d’influence en lui donnant l’apparence d’une source locale ou administrative.
Le rapport fait aussi état d’une tentative de développement d’un essaim de drones FPV kamikazes autonomes en Russie. Le système de vision aurait été entraîné à partir d’images prises sur le front ukrainien. L’IA générative ne remplace pas les composants, les capacités industrielles, les données d’entraînement ni les essais sur le terrain. Elle peut en revanche réduire le temps nécessaire à produire du code, à documenter une architecture ou à résoudre des difficultés d’intégration. C’est précisément ce gain marginal, multiplié sur des milliers de tâches, qui intéresse les appareils militaires et les réseaux de sous-traitance.
Dans le nord du Yémen, zone largement tenue par les Houthis, des utilisateurs auraient cherché à obtenir une aide pour la conception d’une roquette guidée, d’un missile balistique annoncé avec une portée supérieure à 2 000 kilomètres et d’une gamme comprenant un véhicule planant hypersonique. La demande ne prouve pas qu’un programme soit arrivé à maturité. Elle révèle toutefois l’attractivité d’un outil conversationnel capable de mettre en forme une connaissance technique dispersée.
L’usage militaire de l’IA se présente donc moins comme un saut technologique unique que comme une compression de la chaîne intellectuelle : recherche documentaire, rédaction, traduction, programmation, planification et adaptation de messages. Les barrières matérielles à la fabrication d’un missile restent considérables ; les barrières cognitives et organisationnelles, elles, s’abaissent.
Influence, surveillance et contrôle des récits
Les cas recensés dépassent les systèmes d’armes. Anthropic décrit des campagnes attribuées à des acteurs iraniens visant des opinions étrangères et iraniennes, avec notamment la production de documents officiels et la préparation de scénarios de communication autour de la succession d’Ali Khamenei. D’autres requêtes auraient porté sur l’imitation de la voix d’écrivains iraniens et la rédaction anticipée de discours.
Des responsables émiratis auraient, selon l’entreprise, mobilisé le modèle dans une campagne dirigée contre les Frères musulmans : faux profils d’influence, usurpation de l’identité d’une ONG suisse et rédaction de rapports apocryphes sur les droits de l’homme. En Chine, le rapport évoque des tentatives de surveillance, de profilage et de recrutement de personnes d’origine ouïghoure ayant rejoint l’Armée syrienne, contre rémunération et en échange d’informations sur leurs unités.
Ces séquences illustrent un autre versant de l’usage militaire de l’IA : la préparation informationnelle. Les opérations contemporaines s’appuient sur des récits, des documents, des identités numériques et des bases de données autant que sur des équipements. Un grand modèle ne décide pas de la stratégie d’un État, mais il peut industrialiser la production de contenus et permettre à de petites équipes de soutenir plusieurs campagnes simultanées.
Le verrou de l’accès devient stratégique
Anthropic affirme avoir fermé les comptes concernés, renforcé ses mécanismes de sûreté et transmis des informations aux autorités compétentes et à des partenaires du secteur lorsqu’elle l’estimait nécessaire. Son rapport sur la détection et la lutte contre les usages détournés mentionne également cinq dossiers biologiques : recherche sur le chikungunya pour un institut militaire, adaptation de la grippe aviaire H5 aux mammifères, travaux sur l’évasion immunitaire d’orthopoxvirus et programmes de conception de venins ou de toxines soutenus par des États.
Le point critique est institutionnel. Les fournisseurs de modèles possèdent la capacité de suspendre un compte et d’observer une partie des usages ; ils ne contrôlent ni les modèles ouverts, ni les copies locales, ni l’ensemble des chaînes d’intermédiaires. Leur décision de signaler un cas reste par ailleurs encadrée par leurs règles internes, par le droit applicable et par leurs relations avec les autorités américaines.
Pour les Européens, l’usage militaire de l’IA pose donc une question de dépendance autant que de sécurité. Sans capacités propres de calcul, de modèles et d’audit, les administrations et entreprises européennes dépendent des choix de filtrage, de mise à jour et de coopération judiciaire de plateformes étrangères. La régulation des usages ne peut se limiter à des interdictions générales : elle suppose des capacités techniques nationales pour évaluer les modèles, tracer les détournements et protéger les secteurs où une assistance apparemment banale peut accélérer un programme sensible.
