Édition · vendredi 18 septembre 2026 · N°202
La City, relais financier de Pékin

Les banques chinoises à Londres au service d’une stratégie d’influence

La présence bancaire chinoise dans la City ne se réduit pas à une stratégie commerciale. Les opérations attribuées à ICBC montrent comment le crédit, les devises et les infrastructures peuvent devenir des instruments de politique extérieure.

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Les banques chinoises à Londres au service d’une stratégie d’influence

La City reste une place de passage pour les capitaux mondiaux, y compris lorsqu’ils servent des stratégies étatiques concurrentes. Un ensemble de documents internes couvrant la période 2005-2024 met en lumière les pratiques des entités londoniennes d’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), première banque mondiale par le total de bilan. Les éléments examinés décrivent une recherche active de clients jugés risqués par les dispositifs internes de conformité, au nom de priorités économiques et géopolitiques chinoises.

Le point central n’est pas l’existence d’une banque chinoise à Londres, ni même l’ampleur de son bilan. Il réside dans la porosité alléguée entre ses opérations commerciales et les objectifs du Parti-État : sécuriser l’accès aux matières premières, soutenir les entreprises engagées dans les infrastructures et maintenir des canaux financiers avec des partenaires devenus difficiles à financer dans les circuits occidentaux.

Pour les autorités britanniques et européennes, l’enjeu est concret. Les sanctions ne produisent leurs effets que si les services bancaires, les monnaies de règlement et les relais étrangers cessent d’offrir des solutions de remplacement. Or Londres demeure un nœud financier mondial, même depuis la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Les banques chinoises à Londres et le risque de contournement

Les documents attribuent aux banques chinoises à Londres un rôle de plateforme de financement et de services transfrontaliers pour des entreprises aux actionnariats opaques ou exposées aux sanctions. Ils font notamment état de discussions, en 2024, sur des prêts libellés en renminbi et d’autres prestations au bénéfice de Norilsk Nickel, dit Nornickel.

Le groupe minier russe, associé à Vladimir Potanin, est un fournisseur majeur de nickel et d’autres métaux nécessaires aux chaînes industrielles des batteries. Cette matière première est aussi décisive pour l’industrie chinoise du véhicule électrique. Le maintien de relations financières avec un tel acteur ne relève donc pas seulement du rendement bancaire : il touche à la sécurité des approvisionnements de Pékin.

Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont renforcé en 2024 leurs restrictions visant les métaux russes négociés sur les grandes places internationales. Le gouvernement britannique avait alors présenté ces mesures comme un moyen de réduire les recettes permettant à Moscou de poursuivre sa guerre contre l’Ukraine. Une banque qui fournit crédit, change ou ingénierie de paiement à des groupes intégrés à cette économie peut ne pas enfreindre automatiquement chaque interdiction ; elle accroît néanmoins le risque de rendre les restrictions moins opérantes.

La mécanique est connue : les sanctions ciblent des personnes, des entités, des transactions ou des produits. Les grands groupes non intégralement désignés conservent parfois une marge d’accès aux marchés, à condition de trouver des banques disposées à assumer un risque juridique et réputationnel supérieur. Le renminbi offre, dans ce contexte, une voie de règlement dont l’importance croît à mesure que les opérateurs cherchent à diminuer leur exposition au dollar et aux établissements américains.

Les banques chinoises à Londres dans une chaîne de pouvoir

ICBC est une société cotée, mais son contrôle demeure public. Son actionnariat comprend notamment le ministère chinois des Finances et des entités étatiques. Cette architecture explique sa double contrainte : dégager des revenus et accompagner les priorités arrêtées par les autorités chinoises. Avec plus de 8 000 milliards de dollars d’actifs et une présence internationale étendue, l’établissement possède les capacités nécessaires pour relier le crédit chinois, les entreprises nationales et les actifs stratégiques situés hors de Chine.

Les banques chinoises à Londres occupent une position particulière dans ce dispositif. Elles ont accès aux compétences juridiques, aux marchés de capitaux et aux réseaux de correspondants de la City, tout en étant reliées à des maisons mères soumises à la discipline politique de Pékin. Les dossiers internes évoquent, selon les éléments disponibles, des instructions et des arbitrages où la conformité financière se heurte à l’intérêt de conserver une relation avec certains clients.

Il ne s’agit pas de conclure que toute opération chinoise dans la capitale britannique poursuit une finalité politique. Une banque globale finance nécessairement des contreparties diverses et opère sous plusieurs régimes réglementaires. Mais lorsque des alertes internes identifient des risques de blanchiment ou de sanctions, la décision de poursuivre la relation devient un choix de gouvernance. Dans le cas d’une banque contrôlée par l’État, ce choix peut aussi relever d’un calcul stratégique national.

Des infrastructures au crédit, une même projection extérieure

Les mêmes documents relient les opérations d’ICBC à deux cadres de politique économique : les Nouvelles routes de la soie et Made in China 2025. Le premier organise le financement et la construction d’infrastructures à l’étranger ; le second vise à renforcer la maîtrise chinoise de segments technologiques et industriels essentiels. Ports, énergie, télécommunications et transports constituent autant d’actifs dont la rentabilité financière ne dissocie pas facilement l’intérêt commercial de l’influence politique.

Les banques chinoises à Londres ne sont ainsi qu’un maillon d’une chaîne plus vaste. Le crédit facilite l’acquisition d’actifs, les contrats d’infrastructure créent des dépendances durables, puis les flux commerciaux et monétaires consolident la relation. Pour les pays bénéficiaires, ces financements répondent souvent à un besoin réel de capitaux. Pour Pékin, ils élargissent simultanément les débouchés de ses entreprises, l’accès aux ressources et sa capacité de négociation diplomatique.

La question adressée aux régulateurs n’est donc pas seulement celle de la conformité d’une transaction isolée. Elle concerne l’efficacité collective des contrôles lorsque les circuits financiers occidentaux accueillent des acteurs capables d’articuler capital public, objectifs industriels et diplomatie économique. La présence des banques chinoises à Londres rappelle que la rivalité de puissance se joue aussi dans les services financiers les plus ordinaires : un prêt, un compte de correspondant, une monnaie de facturation ou un contrôle de conformité.

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