Édition · vendredi 18 septembre 2026 · N°199
Londres, relais financier de Pékin

ICBC : le bras financier chinois exposé aux risques de sanctions

La première banque mondiale ne se réduit pas à son bilan. Son réseau international, et particulièrement son implantation londonienne, apparaît comme un point d’appui de la projection financière chinoise, avec les risques réglementaires que cette fonction emporte.

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Financement bancaire chinois — iCBC : le bras financier chinois exposé aux risques de sanctions

Avec plus de 8 000 milliards de dollars d’actifs, l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) est d’abord une institution de taille systémique. Mais son poids ne tient pas seulement à son bilan : la banque, contrôlée par l’État chinois, relie les entreprises nationales aux marchés de capitaux, aux matières premières et aux infrastructures étrangères. Cette architecture donne au financement bancaire chinois une portée qui dépasse la relation commerciale ordinaire.

Des documents internes portant sur 4,8 millions d’enregistrements bancaires décrivent le rôle joué par l’antenne londonienne du groupe dans cette projection extérieure. Ils font état de relations avec des sociétés associées à des intérêts russes et biélorusses sous sanctions, à des dirigeants contestés ou à des États très endettés. Les éléments disponibles ne permettent pas de qualifier indistinctement ces opérations d’illégales. Ils montrent en revanche comment une banque d’État peut se trouver au croisement d’objectifs géopolitiques, de contrôles prudentiels et de dispositifs internationaux de lutte contre le blanchiment.

Le point sensible est moins l’existence d’une banque chinoise à Londres que la chaîne de décision qu’elle révèle. Selon les documents examinés, des équipes locales auraient exécuté des orientations venant du siège de Pékin pour accompagner des priorités touchant aux ressources naturelles, aux télécommunications, à l’énergie et aux transports. Dans ces secteurs, le crédit ne finance pas seulement un actif : il peut sécuriser un accès durable à une mine, un port, un réseau ou un débouché politique.

Le financement bancaire chinois face aux règles de conformité

Le financement bancaire chinois s’insère dans un système financier international dont les règles restent largement structurées par les juridictions américaine, britannique et européenne. Toute banque qui traite des opérations en dollars, utilise des correspondants internationaux ou opère depuis Londres est exposée aux exigences de contrôle des sanctions et de connaissance des clients. Le risque ne porte donc pas uniquement sur le bénéficiaire immédiat d’un prêt ou d’un transfert, mais aussi sur ses actionnaires effectifs, ses partenaires et la destination économique des fonds.

Les dossiers évoquent notamment des clients liés à des oligarques russes, à des intérêts azerbaïdjanais et à des entreprises chinoises connectées à des groupes visés par des mesures européennes pour leur soutien au régime biélorusse. Une telle clientèle n’établit pas, à elle seule, une violation de sanction. Elle impose toutefois une vigilance renforcée et une documentation précise des dérogations internes. Le sujet est alors celui de la gouvernance : qui autorise l’exception, sur quelle information et avec quel contrôle indépendant ?

Le cas de Huawei illustre cette zone de friction. Début 2019, peu après l’inculpation du groupe par le département de la Justice américain dans une affaire liée notamment aux sanctions contre l’Iran, la filiale londonienne d’ICBC aurait transféré 1,3 milliard de dollars de liquidités d’urgence au géant chinois. L’opération n’est pas présentée comme illégale. Mais elle aurait suscité des contestations au sein même des équipes chargées de la prévention de la criminalité financière, qui n’auraient pas été informées en amont. Pour une banque internationale, ce type de procédure pèse directement sur le risque de conformité et sur l’accès futur aux marchés occidentaux.

Une banque d’État au service de l’expansion extérieure

La position d’ICBC diffère de celle d’une banque commerciale classique. Ses principaux actionnaires sont le ministère chinois des Finances et le fonds souverain China Investment Corporation. Son rapport annuel 2025 d’ICBC fait état de 410 filiales et succursales dans 49 pays et territoires à la fin de l’exercice. Cette implantation procure au groupe une capacité de collecte, de paiement et de crédit dans les zones où les entreprises chinoises investissent ou construisent des infrastructures.

En Afrique, ce mécanisme a pris la forme de prêts associés à des projets conduits par des entreprises chinoises. La Zambie constitue un cas emblématique : l’endettement du pays, aggravé par des financements d’infrastructures accumulés sur plusieurs années, a conduit au défaut de paiement de 2020 et à de longues négociations de restructuration. La responsabilité d’une banque ne se confond pas avec celle de l’ensemble des créanciers ou de l’État emprunteur. Mais le financement bancaire chinois a contribué à installer une relation où le prêteur, les entreprises exécutantes et l’accès aux ressources sont étroitement imbriqués.

Cette logique produit un levier durable. Un créancier présent dans les phases de négociation, de construction et de refinancement dispose d’informations et de moyens de pression que n’offre pas un investissement ponctuel. Pour Pékin, l’intérêt est autant politique qu’économique : conserver des partenaires, soutenir ses groupes industriels et consolider des positions dans les chaînes d’approvisionnement.

La vulnérabilité d’un réseau mondial

L’internationalisation d’ICBC crée cependant son propre coût. Plus le groupe se déploie hors de Chine, plus il doit démontrer à ses régulateurs, à ses partenaires de compensation et à ses contreparties qu’il sépare les décisions de crédit des priorités politiques. Cette exigence est particulièrement forte lorsque ses activités croisent les régimes de sanctions visant la Russie, la Biélorussie ou l’Iran.

Le financement bancaire chinois est ainsi pris entre deux impératifs contradictoires : servir l’expansion extérieure de l’État et préserver l’interopérabilité avec le système financier dominé par le dollar et les normes occidentales de conformité. Londres n’est pas seulement une place financière parmi d’autres dans cette équation. C’est le lieu où cette tension devient vérifiable, transaction après transaction, par les autorités de contrôle et les banques correspondantes.

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