À Moscou, le Saint-Siège préserve un canal avec le Kremlin
Le déplacement du ministre des Affaires étrangères du Saint-Siège intervient dans une séquence diplomatique dense autour de la guerre en Ukraine. Il révèle moins une médiation aboutie qu’une stratégie de présence et de bons offices.
Le 24 août, Paul Richard Gallagher est arrivé à Moscou pour quatre jours. Le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, fonction qui le place au cœur de la diplomatie pontificale, a rencontré Sergueï Lavrov, le conseiller présidentiel Iouri Ouchakov et le métropolite Antoine de Volokolamsk, responsable des relations extérieures du Patriarcat de Moscou.
Cette séquence s’inscrit dans une reprise des contacts entre le Vatican, la Russie et l’Ukraine. Gallagher s’était rendu à Kiev le 20 juillet, où il avait été reçu par Volodymyr Zelensky et son ministre des Affaires étrangères, Andrii Sybiha. La diplomatie du Saint-Siège travaille ainsi les deux capitales sans disposer du levier militaire, économique ou coercitif qui permettrait d’imposer une issue aux belligérants.
Le calendrier ajoute une dimension particulière au déplacement. La visite à Moscou a coïncidé avec celle du directeur de la CIA, John Ratcliffe, alors qu’un voyage en Russie et en Ukraine de Steve Witkoff et Jared Kushner avait été reporté. Pour le Kremlin, la présence simultanée d’un haut responsable américain du renseignement et d’un émissaire pontifical permettait de mettre en scène plusieurs canaux de discussion, sans les confondre.
La diplomatie du Saint-Siège avance par accès successifs
La portée de la visite ne tient pas seulement à son message public. Elle se mesure au niveau des interlocuteurs russes. L’entretien d’une heure avec Sergueï Lavrov a donné à Gallagher un accès direct au principal responsable de la politique étrangère russe. La rencontre avec Iouri Ouchakov l’a placé, le lendemain, sur le terrain de la relation avec la présidence. L’échange avec le métropolite Antoine a enfin ouvert un canal religieux, distinct mais politiquement significatif.
Ce dispositif correspond à la méthode traditionnelle du Saint-Siège : conserver des relations avec des gouvernements difficiles, même lorsque les positions officielles sont incompatibles. Le Vatican propose régulièrement d’accueillir des négociations entre Russes et Ukrainiens. Léon XIV a renouvelé cette offre après son élection, en mai 2025. Mais l’existence d’un canal ne signifie pas que les parties acceptent d’y déposer leurs conditions de sortie de guerre.
À l’issue de son entretien avec Lavrov, Gallagher a renouvelé l’appel général à mettre fin au conflit. Il n’a pas annoncé de formule technique sur un cessez-le-feu, de mécanisme de sécurité ou de calendrier de retrait. Cette prudence traduit la faiblesse des marges de manœuvre : Moscou accepte de parler du principe de la paix, mais ne fournit pas nécessairement les éléments permettant d’organiser une négociation substantielle.
La diplomatie du Saint-Siège conserve toutefois deux dossiers concrets sur lesquels une action discrète reste possible : les échanges de prisonniers et le retour d’enfants ukrainiens transférés en Russie. Ces sujets humanitaires constituent l’un des rares espaces où les contacts ont produit des résultats, même limités. Ils donnent au Vatican une fonction de facilitateur, sans lui attribuer le statut de médiateur reconnu par les deux parties.
Un équilibre entre secrétairerie d’État et mission humanitaire
Le déplacement de Gallagher ne doit pas être confondu avec la mission confiée au cardinal Matteo Zuppi depuis 2023. Proche de la communauté Sant’Egidio et doté d’une expérience de médiation au Mozambique, Zuppi insiste davantage sur les conséquences humaines de la guerre. Il s’est notamment intéressé aux prisonniers russes détenus en Ukraine. La secrétairerie d’État, autour du cardinal Pietro Parolin, s’attache pour sa part à préserver les bons offices et la relation diplomatique.
Ces approches ne sont pas nécessairement concurrentes. La diplomatie du Saint-Siège fonctionne ici par division des rôles : un responsable entretient le contact avec les appareils d’État, tandis qu’un envoyé spécial porte les questions humanitaires. Un nouveau déplacement de Zuppi à Moscou est attendu en septembre. Sa venue pourrait permettre de tester si les échanges obtenus par Gallagher peuvent être prolongés sur des dossiers précis.
Le discours russe sur la liberté religieuse en Ukraine fournit un autre point de contact, mais il est politiquement chargé. Lavrov a affirmé que Gallagher s’était inquiété des restrictions visant l’Église orthodoxe liée au Patriarcat de Moscou. Cette présentation doit être replacée dans la confrontation entre l’Église orthodoxe russe et l’Église orthodoxe d’Ukraine, qui s’est émancipée de la tutelle moscovite. Le Kremlin utilise régulièrement ce conflit religieux pour nourrir son récit sur la prétendue persécution des chrétiens et l’hostilité de l’Occident.
Le Vatican marche donc sur une ligne étroite. Il défend la liberté religieuse, tout en évitant de valider la lecture géopolitique russe du conflit. La position de l’ancien pape François, jugée trop équilibrée entre agresseur et agressé par une partie des responsables religieux ukrainiens, avait déjà montré le coût politique de cette posture.
À Moscou, une présence catholique sous surveillance
Gallagher a également célébré une messe pour la paix dans la cathédrale de l’Immaculée-Conception de Moscou. Ce geste s’adressait à une communauté catholique réduite, qui compte moins de 400 000 fidèles selon les données ecclésiales disponibles. Elle dispose de quatre diocèses de rite latin, d’une préfecture apostolique à Sakhaline et d’un ordinariat pour les catholiques orientaux.
L’organisation officielle du Saint-Siège rappelle que la secrétairerie d’État assure notamment les relations avec les États et les organisations internationales. Dans le contexte russe, cette compétence se déploie sous contrainte. Les paroisses et les communautés religieuses doivent être enregistrées auprès des autorités, tandis que les œuvres caritatives étrangères ou confessionnelles évitent toute visibilité susceptible d’être interprétée comme une activité politique.
La vacance de l’archidiocèse catholique de Moscou depuis mai ajoute une fragilité institutionnelle à cette situation. La visite de Gallagher a donc une double fonction : maintenir un dialogue avec les autorités russes et signaler aux catholiques du pays qu’ils ne sont pas abandonnés. Elle ne modifie pas le rapport de force, mais elle entretient une infrastructure diplomatique que d’autres acteurs pourraient utiliser si une fenêtre de négociation s’ouvrait.
La diplomatie du Saint-Siège ne remplace ni les discussions entre Washington et Moscou ni les décisions militaires sur le front. Elle agit dans les interstices : prisonniers, enfants, accès religieux, contacts indirects. Son influence dépend précisément de cette modestie opérationnelle. À Moscou, le Vatican n’a pas obtenu de percée ; il a préservé un accès. Dans une guerre où les canaux se ferment les uns après les autres, cette continuité constitue déjà une ressource stratégique.
