Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Présidentielle, bataille des prescripteurs

Les think tanks français préparent déjà la bataille de 2027

La prochaine présidentielle ne se jouera pas seulement dans les partis. Les laboratoires d’idées cherchent déjà à imposer leurs diagnostics, leurs chiffres et parfois leurs candidats.

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Photo de amine photographe sur Pexels

La campagne présidentielle n’est pas encore officiellement ouverte, mais le marché des idées, lui, accélère. À l’approche de 2027, les think tanks français préparent leurs notes, leurs rencontres et leurs manifestes afin de peser sur les programmes avant que les candidatures ne figent les débats.

Le mécanisme est connu : une organisation produit une expertise, la met en circulation auprès des responsables politiques, puis tente de faire entrer ses propositions dans le langage de campagne. Ce travail ne garantit aucune décision. Il déplace toutefois le moment où s’élaborent les arbitrages, souvent plusieurs mois avant leur traduction dans un projet présidentiel ou une loi de finances.

Cette séquence intervient dans un paysage politique plus éclaté qu’au début des années 2010. Les partis conservent la maîtrise des investitures et des investitures, mais ils ne disposent plus toujours des ressources intellectuelles ou administratives nécessaires pour documenter chaque proposition. Les think tanks français occupent cet espace intermédiaire entre entreprises, hauts fonctionnaires, chercheurs et équipes de campagne.

Les think tanks français veulent arriver avant les candidats

L’Institut Montaigne doit publier vingt-cinq notes thématiques le 6 octobre et organiser plusieurs échanges avec des directeurs de campagne au cours de l’automne. L’Institut de l’entreprise a annoncé des travaux successifs sur l’éducation, la santé et l’innovation. L’Institut Rousseau prépare de son côté une journée consacrée aux idées, tandis que The Shift Project doit présenter un plan de transformation de l’économie française.

Ces calendriers ne relèvent pas seulement de la communication. Dans une campagne, la proposition qui arrive la première peut fournir le vocabulaire du débat, les ordres de grandeur et les éléments de langage repris ensuite par les candidats. Elle peut aussi contraindre les concurrents à se positionner sur une question qu’ils n’avaient pas prévue de traiter.

Le meilleur exemple récent reste celui du dédoublement des classes dans les quartiers populaires, proposition associée aux travaux de l’Institut Montaigne avant d’être reprise par Emmanuel Macron en 2016. D’autres idées ont connu une trajectoire comparable : la défense du « produire en France » portée par la fondation Concorde, la primaire de la gauche promue par Terra Nova ou encore la règle d’or budgétaire défendue par la Fondapol.

La chaîne d’influence est rarement linéaire. Un rapport peut être repris par une équipe de campagne, contesté par un autre laboratoire, puis réapparaître sous une forme différente dans un programme. La question n’est donc pas de savoir quel organisme « commande » une politique, mais qui définit les problèmes légitimes, les solutions considérées comme réalistes et les chiffres utilisés pour les justifier.

La bataille culturelle double la compétition programmatique

La séquence de 2027 se distingue par la montée en puissance de structures conservatrices ou proches de la droite radicale. Le cercle Orion entend « rouvrir la guerre des idées ». L’Institut de l’espérance, présenté comme d’inspiration chrétienne et fondé par Vincent Bolloré, prépare un manifeste. L’Observatoire de l’immigration et de la démographie travaille sur un projet de révision constitutionnelle.

L’Institut Thomas More a déjà publié un inventaire des décisions qu’il estime responsables du déclin français. D’autres structures, comme Hexagone ou Hémisphère droite, s’inscrivent dans une démarche comparable. Leur financement est relié à Périclès, dispositif d’influence associé à l’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin et dirigé par Arnaud Rérolle.

Ces réseaux ne se limitent pas à produire des propositions techniques. Ils cherchent à modifier le cadre culturel dans lequel ces propositions sont reçues : rapport à l’immigration, conception de l’autorité, place de la nation, interprétation du déclin économique. La bataille porte autant sur les solutions que sur la définition de ce qui constitue un problème public.

Cette dimension explique la réaction des organisations plus modérées ou progressistes. Terra Nova prépare des textes consacrés aux propositions du Rassemblement national, notamment une analyse des votes de ses eurodéputés. La Fondation pour l’innovation politique prévoit des travaux sur la fiscalité, l’énergie, la productivité et l’éducation. L’Institut Rousseau revendique, lui, une République sociale, écologique et démocratique.

Les think tanks français se retrouvent ainsi pris entre deux fonctions. Ils doivent fournir une expertise exploitable par les candidats, mais aussi défendre une orientation idéologique dans un débat où la neutralité affichée est de moins en moins crédible. Le risque est celui d’une multiplication des offres : chaque courant dispose de son institut, de ses chiffres et de son récit national.

Des rencontres qui testent les lignes politiques

Les échanges avec les responsables politiques constituent l’autre levier d’influence. L’Institut de l’entreprise a reçu Bruno Retailleau, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann lors de rencontres réunissant un nombre restreint de dirigeants. Édouard Philippe doit également participer à un échange organisé par l’institut.

Les discussions portent sur les normes et les impôts de production, mais aussi sur la stratégie électorale. La proposition d’Édouard Philippe d’un « deal fiscal XXL » — 50 milliards d’euros de baisse des impôts de production en contrepartie d’une réduction équivalente des aides publiques aux entreprises — illustre ce rôle de laboratoire. Elle ne constitue pas encore une décision budgétaire : sa faisabilité dépendrait d’un arbitrage sur les dispositifs supprimés, le calendrier et les effets sur les secteurs aidés.

Les think tanks français agissent donc comme des lieux de pré-campagne. Ils permettent aux responsables politiques de tester une mesure, d’en mesurer le coût politique et de recueillir les objections avant une éventuelle inscription dans un programme. La sélection des invités compte autant que le contenu des notes. Exclure certains responsables ou certains courants revient à délimiter le périmètre du débat considéré comme acceptable.

Cette activité d’intermédiation doit être distinguée du lobbying au sens juridique. Le répertoire des représentants d’intérêts de la HATVP encadre la déclaration de certaines actions destinées à influer sur la décision publique, mais tous les travaux d’expertise et toutes les rencontres de think tanks n’entrent pas automatiquement dans cette catégorie. La transparence des financements, des gouvernances et des liens avec les entreprises reste dès lors déterminante pour apprécier la portée réelle d’une proposition.

Le risque d’une influence dispersée

À la différence de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou des États-Unis, la France ne dispose pas d’un écosystème de laboratoires d’idées aussi anciennement installé ni aussi fortement doté. La dispersion des structures compense en partie cette faiblesse, mais elle rend l’influence plus difficile à mesurer. Un institut peut être audible dans les médias sans être consulté par les administrations ; un autre peut peser dans une équipe de campagne sans bénéficier d’une grande visibilité publique.

La fragmentation présente aussi un coût démocratique. Si chaque famille politique produit ses propres données, les désaccords ne portent plus uniquement sur les choix à effectuer, mais sur les faits eux-mêmes. La campagne risque alors de devenir une concurrence entre diagnostics incompatibles, où la proposition la plus documentée n’est pas nécessairement celle qui s’impose.

Le calendrier de 2027 donnera un premier indicateur : les idées diffusées précocement seront-elles reprises dans les programmes, ou resteront-elles des marqueurs identitaires destinés à consolider chaque camp ? Pour les think tanks français, la bataille commence avant les meetings. Elle se joue dans les notes, les petits-déjeuners, les réseaux de financement et la capacité à transformer une expertise en contrainte politique.

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