Édition · dimanche 20 septembre 2026 · N°277
Après New START, l’angle mort stratégique

Le risque nucléaire augmente à mesure que les garde-fous disparaissent

La baisse du nombre d’ogives masque une dégradation plus profonde : les mécanismes qui rendaient les arsenaux lisibles et les crises prévisibles se sont effacés, tandis que trois puissances redessinent leurs postures.

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Le risque nucléaire augmente à mesure que les garde-fous disparaissent

Le désarmement nucléaire de l’après-guerre froide a produit un résultat spectaculaire : le monde ne compte plus les dizaines de milliers d’ogives accumulées par Washington et Moscou au sommet de leur confrontation. Mais cette baisse des stocks ne suffit plus à mesurer la stabilité stratégique. Le risque nucléaire dépend aussi de la capacité des États à connaître les forces de l’adversaire, à interpréter ses signaux et à empêcher qu’une crise conventionnelle ne bascule vers l’irréversible.

C’est précisément cette infrastructure de prévisibilité qui s’est érodée. Le 5 février 2026, l’expiration du traité New START a fait disparaître le dernier accord bilatéral contraignant encadrant les arsenaux stratégiques américain et russe. Il limitait notamment les vecteurs déployés et organisait des échanges de données ainsi que des inspections. Son absence ne déclenche pas mécaniquement une course quantitative aux armements. Elle rend en revanche cette course plus facile à envisager, et plus difficile à surveiller.

Selon les estimations du SIPRI dans son annuaire 2025, les neuf États dotés possédaient environ 12 241 ogives au début de 2025. Le chiffre doit être lu avec prudence : il rassemble des armes déployées, stockées et retirées du service en attente de démantèlement. Surtout, il ne dit rien de la disponibilité opérationnelle des systèmes ni des doctrines qui déterminent leur emploi.

Le risque nucléaire ne se lit pas dans le seul nombre d’ogives

La décrue des arsenaux est d’abord le produit de la fin de la bipolarité soviéto-américaine. Les accords START, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires (INF) et les réductions unilatérales ont permis d’éliminer une part considérable des armes héritées de la guerre froide. Une large fraction des baisses enregistrées depuis les années 1990 correspond toutefois au démantèlement progressif d’armes déjà sorties des forces actives.

Parallèlement, les États-Unis et la Russie ont engagé des programmes de modernisation destinés à prolonger ou renouveler missiles, bombardiers, sous-marins et têtes nucléaires. L’enjeu n’est donc pas seulement le volume des arsenaux, mais leur fiabilité, leur furtivité, leur précision et la vitesse avec laquelle ils peuvent être employés. Un arsenal plus réduit, mais modernisé et placé dans une relation plus opaque avec l’adversaire, peut nourrir un risque nucléaire supérieur à celui d’un stock plus vaste soumis à des règles vérifiables.

Les traités n’étaient pas des garanties de paix. Ils instituaient cependant des routines : inspections sur site, notifications de mouvements, déclarations de données et canaux de discussion. Ces dispositifs réduisaient le risque de confondre une activité militaire ordinaire avec la préparation d’une attaque. Leur disparition pousse les planificateurs à compenser l’incertitude par des hypothèses prudentes, donc souvent maximalistes.

Une architecture de contrôle progressivement démantelée

Le mouvement est ancien. Les États-Unis se sont retirés du traité ABM en 2002, ouvrant une nouvelle séquence autour des défenses antimissiles. Le traité INF a pris fin en 2019, après les accusations américaines de violation par la Russie. Le traité Ciel ouvert, qui autorisait des vols d’observation réciproques, a perdu les États-Unis en 2020 puis la Russie en 2021. Moscou avait ensuite suspendu sa participation à New START en 2023, avant son extinction formelle trois ans plus tard.

Chacun de ces textes répondait à un problème distinct. Ensemble, ils formaient une architecture : limiter certaines catégories d’armes, observer les capacités adverses et conserver un langage commun sur les équilibres stratégiques. Sa désagrégation laisse Washington et Moscou face à une relation nucléaire moins réglementée au moment même où leur confrontation indirecte se déroule en Europe, par le biais de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

Le Kremlin a fait de la référence à son statut nucléaire un instrument de pression politique. Les déclarations de Vladimir Poutine, les exercices annoncés et le déploiement déclaré d’armes nucléaires tactiques en Biélorussie ne démontrent pas une décision imminente d’emploi. Leur fonction principale est de peser sur le calcul des soutiens occidentaux à Kyiv : rappeler qu’une confrontation directe avec la Russie comporterait un seuil d’escalade exceptionnel.

Cette stratégie de signalisation n’offre pas nécessairement un avantage déterminant à Moscou. Elle abaisse néanmoins le confort décisionnel des autres capitales. Le risque nucléaire naît alors moins d’une intention clairement établie que d’une interaction entre menaces, réponses militaires et erreurs de perception. Dans une logique de bord du gouffre, chaque acteur cherche à convaincre l’autre qu’il pourrait accepter un niveau de danger qu’il ne maîtrise pas entièrement.

La montée en puissance chinoise transforme le cadre

La Chine modifie simultanément la structure du problème. Pékin a longtemps maintenu un arsenal nettement inférieur à ceux des États-Unis et de la Russie, en privilégiant une dissuasion minimale. Cette posture évolue. Les estimations disponibles font état d’une croissance rapide des capacités chinoises, avec de nouveaux silos de missiles, des vecteurs mobiles, une composante sous-marine et des bombardiers capables de participer à la dissuasion.

Cette montée en puissance crée une relation stratégique à trois que les anciens accords bilatéraux ne peuvent pas organiser. Washington doit désormais raisonner à la fois face à la Russie et à la Chine ; Moscou ne peut ignorer l’expansion de son voisin oriental ; Pékin, pour sa part, observe les programmes antimissiles et les capacités conventionnelles américaines dans l’Indo-Pacifique. Sans mécanisme de transparence adapté, les décisions de modernisation de l’un deviennent un motif supplémentaire d’ajustement pour les deux autres.

La prolifération ajoute un autre niveau de fragilité. La Corée du Nord consolide ses capacités, tandis que les tensions régionales au Moyen-Orient et en Asie alimentent périodiquement les débats sur l’acquisition d’une capacité nucléaire nationale ou d’une protection élargie par un allié. Dans ce contexte, le risque nucléaire ne se limite pas au nombre d’États dotés : il tient à la multiplication des théâtres où une garantie de sécurité pourrait être contestée.

La priorité n’est donc pas de reconstituer à l’identique les accords de la guerre froide, dans un environnement qui n’est plus bipolaire. Elle consiste à restaurer des instruments minimaux de connaissance réciproque : notifications, échanges de données, canaux de crise et discussions sur les doctrines. Sans eux, la dissuasion continue d’empêcher la guerre entre grandes puissances, mais elle repose davantage sur l’incertitude. C’est cette évolution, plus que le total mondial des ogives, qui redéfinit aujourd’hui le risque nucléaire.

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