Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Koror, l’archipel sous pression

Aux Palaos, le Pacifique devient un terrain de pression pour Pékin

À Koror, les priorités climatiques et alimentaires passent derrière la bataille d’influence entre Pékin, Taipei, Washington et Canberra. Les absences affaiblissent la capacité des États insulaires à parler d’une seule voix.

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Forum des îles du Pacifique — une vue époustouflante de la ville de Singapour avec ses gratte-ciels sous un ciel nuageux, mettant en valeur l'architecture urbaine
Photo de David Gan sur Pexels

Le 55e Forum des îles du Pacifique s’ouvre aux Palaos dans une configuration qui dit déjà beaucoup du rapport de force régional. Cinq des dix-huit dirigeants attendus ne feront pas le déplacement, alors que l’archipel hôte appartient aux derniers États du Pacifique à reconnaître Taïwan plutôt que la République populaire de Chine.

Cette absence de plusieurs chefs de gouvernement ne relève pas seulement de la logistique. Elle réduit la capacité du Forum des îles du Pacifique à produire une position commune sur les sujets de sécurité, au moment où les pressions extérieures se multiplient. Le climat, la sécurité alimentaire et la lutte contre le trafic de drogue restent les priorités affichées. Mais les États membres doivent aussi gérer la rivalité entre Pékin et Taipei, ainsi que la présence croissante de Canberra et de Washington.

Le gain de pouvoir se joue d’abord à l’échelle des petits États insulaires. Leur poids économique et militaire est limité, mais leur position géographique donne une valeur stratégique à leurs ports, à leurs accords de sécurité et à leurs votes diplomatiques. Pour la Chine, conserver ou obtenir la reconnaissance de ces gouvernements contribue à isoler Taïwan. Pour l’Australie et les États-Unis, il s’agit d’empêcher que ces mêmes territoires deviennent des points d’appui durables pour Pékin.

Le Forum des îles du Pacifique pris entre reconnaissance et pression

La Chine, Taïwan et les États-Unis sont invités au forum, sans participer directement à la réunion des dirigeants. Pékin conteste la présence de Taipei, qu’il considère comme une partie de son territoire. L’année précédente, la pression chinoise et l’opposition des îles Salomon, alors hôtes, avaient conduit à l’exclusion de Taïwan et des partenaires extérieurs à la région.

Aux Palaos, la confrontation a pris une forme plus concrète. Après l’arrivée du ministre taïwanais des Affaires étrangères, Lin Chia-lung, Pékin a présenté l’archipel comme une destination dangereuse pour les voyageurs. Le président des Palaos, Surangel Whipps, a dénoncé cette mise en garde. La réaction chinoise touche directement un secteur essentiel pour l’économie locale : les visiteurs chinois représentent la majorité des touristes selon les données disponibles.

L’ambassade des États-Unis a accusé Pékin d’utiliser le tourisme comme un instrument de pression. Le mécanisme est simple : dans une économie insulaire dépendante de quelques flux extérieurs, une alerte officielle ou une restriction de voyage peut peser rapidement sur les recettes, l’emploi et les relations avec le gouvernement hôte. La coercition ne passe donc pas nécessairement par une présence militaire. Elle peut s’exercer par les marchés, les mobilités et l’accès aux visiteurs.

Surangel Whipps tente de maintenir une ligne régionale. Les Palaos veulent que le sommet parle du changement climatique, du trafic de drogue et de la sécurité alimentaire, plutôt que de devenir une enceinte supplémentaire de la confrontation sino-américaine. Cette position traduit une constante de la diplomatie des îles : préserver l’aide et les partenariats sans laisser les puissances extérieures fixer seules l’agenda.

La sécurité maritime, nouveau point d’ancrage australien

Le contexte militaire complique cette stratégie. Un tir de missile balistique chinois réalisé dans la région le mois précédent n’a pas donné lieu à une déclaration commune du forum. Kiribati et Nauru s’y sont opposés. La question doit revenir dans les discussions, mais l’absence de plusieurs dirigeants rend plus difficile l’adoption d’un texte suffisamment ferme pour engager l’ensemble des membres.

Cette fragmentation ouvre un espace à l’Australie. Canberra se présente comme le partenaire capable de fournir des moyens de sécurité sans remettre en cause, du moins dans son discours, la maîtrise régionale des États insulaires. Le Premier ministre Anthony Albanese affirme que les investissements dans la sécurité et la prospérité des voisins du Pacifique servent à la fois la sûreté de la région et la solidité de l’économie australienne.

La police constitue l’un des terrains de cette compétition. Des agents issus de plusieurs nations sont mobilisés pour le sommet, dans ce qui apparaît comme une première opération de coopération policière de grande ampleur à l’échelle du Pacifique. L’Australie cherche à organiser cette coopération autour des gouvernements insulaires et conteste l’installation de forces chinoises à Kiribati et dans les îles Salomon.

Le sujet dépasse la seule lutte contre la criminalité. Les dispositifs policiers créent des habitudes de coopération, des échanges de données et des dépendances matérielles. Ils peuvent aussi préparer une présence plus durable dans les ports et les administrations de sécurité. C’est pourquoi Canberra considère que la question n’est pas neutre, même lorsque Pékin la présente comme une simple assistance technique.

Les absences fragilisent la position des États insulaires

La liste des absents illustre les tensions internes du Forum des îles du Pacifique. La Nouvelle-Calédonie ne sera pas représentée par son chef de l’exécutif. Le Vanuatu n’enverra pas son Premier ministre. Les Samoa seront conduites par leur vice-Premier ministre. Le dirigeant de Kiribati, proche de Pékin, manque également à l’appel, tandis que le Premier ministre des îles Salomon a renoncé en raison d’une crise politique intérieure.

Les îles Salomon sont un cas particulièrement révélateur. Elles ont été le partenaire le plus proche de la Chine dans le Pacifique avant l’élection, en mai, d’un Premier ministre ayant promis de réexaminer le pacte de sécurité et de renouer avec les États-Unis et l’Australie. Un changement de gouvernement peut donc modifier rapidement l’équilibre des partenariats, sans que les infrastructures ou les accords déjà conclus disparaissent pour autant.

Pour le Forum des îles du Pacifique, l’enjeu est désormais de conserver une capacité de décision collective. Si les questions climatiques et alimentaires sont traitées séparément des rivalités stratégiques, les États insulaires risquent de négocier chacun leurs financements et leurs garanties de sécurité. À l’inverse, une position commune leur donnerait un levier face aux puissances qui cherchent à convertir leur présence économique ou policière en influence politique.

La France est directement concernée par cette recomposition à travers la Nouvelle-Calédonie, territoire français du Pacifique. Elle n’est pas seulement spectatrice d’une compétition lointaine : ses territoires, ses routes maritimes et ses partenariats de sécurité l’inscrivent dans le même espace stratégique. À Koror, la question posée n’est donc pas uniquement celle de la rivalité sino-taïwanaise. Elle porte sur l’acteur qui définira les règles de sécurité et les dépendances du Pacifique dans les prochaines années.

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