La puissance houthiste transforme Bab el-Mandeb en levier régional
Derrière les frappes en mer Rouge se trouve une organisation issue des montagnes du nord du Yémen, devenue un pouvoir territorial. Son emprise locale explique sa capacité à peser sur un passage maritime mondial.
La montée en puissance d’Ansar Allah ne se comprend pas par la seule lecture de ses communiqués militaires ou par le décompte de ses tirs contre des navires. Le mouvement dirigé par Abd al-Malik al-Houthi a bâti une assise politique, sociale et religieuse dans le nord du Yémen avant de convertir son implantation territoriale en capacité de nuisance régionale.
Cette trajectoire donne à la puissance houthiste une portée qui dépasse largement le cadre de la guerre civile yéménite. Lorsqu’elle menace le trafic en mer Rouge ou se projette vers le détroit de Bab el-Mandeb, l’organisation ne vise pas seulement ses adversaires locaux : elle place sous pression l’une des principales voies entre l’océan Indien, le canal de Suez et la Méditerranée.
Pour les puissances maritimes comme pour les chargeurs européens, l’enjeu est concret. La sécurisation d’un corridor maritime dépend désormais aussi d’un groupe armé qui contrôle une part décisive de la population et du territoire yéménites. La résolution 2722 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui condamne les attaques contre les navires marchands en mer Rouge, établit la dimension internationale de ce risque pour la navigation commerciale.
Les fondations territoriales de la puissance houthiste
Le mouvement est né autour de la famille al-Houthi, implantée dans la région de Saada, au nord du Yémen. Son nom recouvre toutefois une organisation plus large, connue d’abord sous l’appellation de Jeunesse croyante, puis sous celle d’Ansar Allah, les « Partisans de Dieu ». La famille revendique une ascendance hachémite, c’est-à-dire une filiation avec le prophète Mahomet. Dans les sociétés tribales du nord yéménite, cette position a longtemps fourni un capital de prestige et une autorité religieuse particulière.
Cette ressource symbolique est liée à l’histoire politique du pays. Jusqu’à la révolution républicaine de 1962, l’imamat zaydite reposait sur des lignées religieuses auxquelles appartenait le dirigeant politique et spirituel. La disparition de ce régime a marginalisé cette tradition sans l’effacer. À partir des années 1980, la réaffirmation de l’identité zaydite a offert un cadre de mobilisation à une génération de militants et de clercs.
La puissance houthiste procède ainsi d’une combinaison rarement réductible à une simple milice. L’organisation a investi l’enseignement religieux, les réseaux de mosquées, les activités éditoriales et l’encadrement de la jeunesse. Elle a aussi bénéficié, dans son espace d’origine, de la rivalité avec des courants salafistes influencés par l’Arabie saoudite. La défense d’une identité locale a pu être présentée comme une réponse à une double pression : celle de l’État central et celle de réseaux religieux concurrents.
De Saada à Sanaa, la construction d’un pouvoir
La mort de Hussein al-Houthi, fondateur du mouvement, lors d’une opération de l’armée yéménite en 2004, n’a pas désorganisé durablement le réseau. Son père, Badr al-Din al-Houthi, puis Abd al-Malik al-Houthi ont assuré la continuité du commandement. Les affrontements successifs avec le pouvoir d’Ali Abdallah Saleh ont, paradoxalement, renforcé l’expérience militaire et l’identité collective du mouvement.
La prise de Sanaa en 2014 a changé l’échelle du rapport de force. Elle a donné à Ansar Allah l’accès aux institutions centrales, aux recettes publiques, aux arsenaux et aux infrastructures d’un État déjà fragilisé. Le contrôle territorial ne signifie pas une administration homogène ni une reconnaissance internationale ; il permet néanmoins de lever des ressources, de recruter, de discipliner des réseaux locaux et de transformer des équipements militaires en instruments de dissuasion.
La guerre menée à partir de 2015 par la coalition soutenue par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis n’a pas renversé cette architecture. Elle a au contraire contribué à installer une économie de guerre et à durcir les chaînes de commandement. Les sanctions, les frappes aériennes et les opérations navales peuvent réduire certaines capacités, mais ils ne suffisent pas à dissocier le mouvement de ses bases sociales et institutionnelles dans le nord-ouest yéménite.
Bab el-Mandeb, un levier sur les chaînes logistiques
La puissance houthiste prend une dimension géoéconomique lorsqu’elle s’exerce sur la mer Rouge. Le détroit de Bab el-Mandeb relie le golfe d’Aden à la mer Rouge ; son franchissement conditionne l’accès au canal de Suez pour une part importante des échanges entre l’Asie et l’Europe. La menace de missiles, de drones ou d’embarcations armées suffit à modifier les itinéraires, à renchérir l’assurance et à immobiliser des capacités de transport maritime.
Le coût ne se limite pas aux armateurs. Un détour par le cap de Bonne-Espérance rallonge les rotations, mobilise davantage de carburant et perturbe les calendriers industriels. Pour les entreprises européennes dépendantes de flux tendus, notamment dans l’automobile, l’électronique ou les biens de consommation, le risque maritime se traduit par des retards, des stocks plus coûteux et des arbitrages logistiques.
Les Nations unies ont rappelé, dans la résolution 2722 du Conseil de sécurité, que les attaques contre les navires marchands et commerciaux portent atteinte à la liberté de navigation. Cette qualification importe : elle fait de la mer Rouge un espace où une crise yéménite rencontre directement les intérêts des États commerçants et des assureurs internationaux.
La puissance houthiste ne garantit pas au mouvement une domination durable du Yémen, dont la fragmentation reste profonde. Mais elle lui procure un pouvoir de blocage disproportionné : un ancrage dans les hauts plateaux, une capitale sous contrôle et une capacité de projection vers une artère du commerce mondial. C’est cette articulation entre territoire, idéologie et géographie maritime qui rend le dossier yéménite difficile à traiter par la seule réponse militaire.
