Offensive houthiste au Yémen : la fragmentation ouvre la route du Sud
La bataille ne se joue pas seulement sur le littoral de la mer Rouge. En exploitant les divisions de leurs adversaires, les houthistes cherchent à convertir leur puissance militaire en contrôle durable de l’État yéménite.
L’offensive houthiste au Yémen engagée depuis l’été modifie moins la géographie maritime de la mer Rouge qu’elle ne dégrade l’équilibre intérieur du pays. Ansar Allah contrôlait déjà Sanaa, les hauts plateaux du Nord-Ouest et les principales administrations de cette zone. Ses avancées vers l’ouest et le sud, notamment autour de Mokha selon les autorités gouvernementales yéménites, mettent désormais sous pression un camp adverse qui dispose de territoires étendus mais d’une chaîne de commandement éclatée.
Le front de la mer Rouge donne à cette séquence une portée régionale. Mokha se situe au voisinage du détroit de Bab el-Mandeb, passage entre la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique. Ce verrou commande l’accès méridional à la mer Rouge, donc à la route maritime qui relie l’océan Indien au canal de Suez. Mais le contrôle de points côtiers ne se confond pas avec la maîtrise du détroit : celle-ci dépend aussi des capacités de renseignement, de ciblage, de défense aérienne et de projection navale des États riverains et de leurs partenaires.
La question centrale est donc politique. Depuis la trêve de 2022 entre Riyad et les houthistes, ces derniers ont eu le temps de consolider leur appareil militaire et administratif. Face à eux, le Conseil présidentiel de direction reconnu par la communauté internationale demeure une coalition de forces aux objectifs parfois incompatibles.
Une offensive houthiste au Yémen contre un adversaire morcelé
La carte militaire du Yémen ne rend pas compte, à elle seule, du rapport de force. Ansar Allah ne contrôlerait qu’une part minoritaire du territoire national, mais sa zone d’emprise rassemble les grands centres de population du Nord-Ouest. Sanaa, tenue par le mouvement depuis 2014, conserve des structures administratives, des réseaux fiscaux et les restes d’institutions étatiques que les houthistes ont progressivement adaptés à leur propre pouvoir.
Le Conseil présidentiel de direction, présidé par Rachad Al-Alimi et soutenu par l’Arabie saoudite, exerce pour sa part une autorité théorique sur un ensemble territorial discontinu. Son fonctionnement est handicapé par l’éloignement de ses centres de décision, par la faiblesse de son administration et par la pluralité de forces locales armées. Aden reste la capitale provisoire du gouvernement, sans pour autant offrir une base de pouvoir comparable à celle dont disposent les houthistes à Sanaa.
La fracture la plus structurante oppose ce bloc gouvernemental au Conseil de transition du Sud. Soutenu de longue date par les Émirats arabes unis, ce dernier défend le retour d’un État sud-yéménite indépendant, quand le Conseil présidentiel de direction se réclame de l’unité du pays. Les affrontements et rivalités territoriales intervenus entre ces composantes ont eu un effet mécanique : ils ont consommé des ressources militaires qui ne sont plus mobilisées contre Ansar Allah.
L’offensive houthiste au Yémen tire profit de cette absence d’un commandement unifié. Une conquête, même limitée, oblige les adversaires à arbitrer entre la défense d’Aden, la protection des zones orientales et la surveillance des axes menant vers Marib. Les houthistes n’ont pas besoin de s’emparer immédiatement de l’ensemble du Sud pour améliorer leur position : il leur suffit de rendre plus coûteuse toute coordination entre leurs ennemis.
Le littoral, levier régional plutôt que simple terrain militaire
Le détroit de Bab el-Mandeb ne devient pas stratégique parce que les combats s’en rapprochent. Il l’est déjà par sa fonction dans la circulation des hydrocarbures, des conteneurs et des marchandises entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique orientale. Les attaques contre des navires en mer Rouge, menées par les houthistes depuis la fin de 2023 dans le contexte de la guerre à Gaza, ont démontré qu’une force territoriale yéménite pouvait imposer des coûts mondiaux sans détenir formellement le détroit.
Les données de la CNUCED sur la crise de la mer Rouge avaient déjà relevé la chute du trafic transitant par le canal de Suez lors de la précédente phase d’attaques, tandis que de nombreux armateurs déroutaient leurs navires par le cap de Bonne-Espérance. Pour les États européens, l’enjeu n’est donc pas seulement la sécurité d’une navigation commerciale : les détours allongent les délais, mobilisent davantage de navires et renchérissent les assurances comme les chaînes d’approvisionnement.
La prise ou la menace de positions proches de Mokha peut élargir les options tactiques d’Ansar Allah, notamment pour observer le trafic côtier ou protéger ses propres lignes logistiques. Elle ne signifie toutefois pas que le mouvement dispose d’une capacité autonome de fermeture durable de Bab el-Mandeb. Les eaux du détroit restent un espace disputé, surveillé par les puissances navales présentes dans la région et bordé par Djibouti, l’Érythrée et le Yémen.
Riyad face à un double échec de coalition
Pour l’Arabie saoudite, le problème dépasse désormais la seule menace balistique ou maritime. Son intervention de 2015 visait à rétablir le gouvernement chassé de Sanaa et à empêcher l’installation, à sa frontière méridionale, d’une force durablement liée à l’Iran. Onze ans plus tard, Ansar Allah conserve son bastion, a professionnalisé ses forces et présente un appareil de gouvernement plus cohérent que ses adversaires locaux.
Le retrait des forces émiriennes annoncé à la fin de 2025 a accentué l’isolement saoudien dans le soutien au camp anti-houthi. Abou Dhabi et Riyad partageaient l’objectif de contenir Ansar Allah, mais non la même vision de l’architecture politique du Sud. Ce désaccord a empêché la formation d’un bloc susceptible de transformer une supériorité territoriale théorique en capacité d’État.
L’offensive houthiste au Yémen intervient ainsi à un moment où les équilibres régionaux favorisent une stratégie de pression graduelle. Les houthistes peuvent présenter leurs gains comme la preuve de leur capacité à réunifier le pays sous leur autorité, tout en conservant la mer Rouge comme instrument de négociation indirecte avec les puissances extérieures.
Cette séquence place les acteurs internationaux devant une alternative peu confortable. Soutenir davantage le Conseil présidentiel de direction sans résoudre ses divisions risque de prolonger une administration de façade. Accepter la montée en puissance d’Ansar Allah reviendrait, pour Riyad comme pour les partenaires occidentaux, à reconnaître qu’un mouvement armé installé à Sanaa est devenu un interlocuteur incontournable pour toute stabilisation du Yémen et pour la sécurité de la mer Rouge.
