Élections israéliennes : les coalitions décideront plus que les sondages
Derrière le duel entre Gadi Eisenkot et Benyamin Nétanyahou, l’élection ouvre une bataille sur la composition du prochain gouvernement. La sécurité, mais aussi la capacité à convertir des sièges en coalition, en seront les deux épreuves.
Les élections israéliennes prévues le 27 octobre ne se résumeront pas au classement des deux principales forces en présence. Dans un système parlementaire à la proportionnelle, l’enjeu décisif est de réunir une majorité de 61 députés sur les 120 que compte la Knesset. Le chef du parti arrivé en tête peut donc échouer à former un gouvernement ; son rival peut, inversement, conserver ou conquérir le pouvoir en agrégeant des partenaires plus nombreux.
Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, tente d’incarner une alternative centriste à Benyamin Nétanyahou. Sa progression dans la campagne déplace le centre de gravité de l’opposition : l’affrontement porte désormais aussi sur l’autorité sécuritaire, domaine dans lequel le Likoud a longtemps bénéficié d’un avantage politique déterminant.
Mais la compétition entre les deux hommes masque le mécanisme qui décidera du pouvoir effectif. Les partis israéliens ne disputent pas seulement des sièges : ils négocient à l’avance des options de gouvernement, des lignes rouges et la survie électorale de listes parfois très petites. Après le 7-Octobre, cette arithmétique est inséparable du débat sur les objectifs de guerre, Gaza, l’Iran et les conditions d’une sécurité durable.
Les élections israéliennes sous la contrainte du seuil électoral
La règle est simple, mais ses effets sont considérables. Une liste doit obtenir au moins 3,25 % des suffrages exprimés pour entrer à la Knesset. Les voix recueillies par une formation située sous ce seuil ne produisent aucun élu. Dans une assemblée fragmentée, l’élimination d’un petit partenaire potentiel peut modifier l’équilibre entre les deux blocs bien davantage qu’un léger déplacement de voix entre les grands partis.
Le cadre institutionnel est fixé par la Knesset, parlement monocaméral de 120 membres. La majorité absolue de 61 sièges ne garantit pas à elle seule la stabilité : un gouvernement dépend ensuite de partis dont les priorités peuvent diverger sur la guerre, les budgets, le service militaire, la place de la religion ou les relations avec les citoyens arabes d’Israël.
Ce risque explique les tentatives de regroupement à droite. Benyamin Nétanyahou a intérêt à éviter la dispersion de l’électorat entre le Likoud, le Parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich, Force juive d’Itamar Ben Gvir et d’autres formations nationalistes. L’alliance annoncée entre Smotrich et Moshe Feiglin répond à cette logique défensive. Elle ne règle toutefois pas la question des listes qui choisissent de concourir séparément, au risque de ne pas franchir le seuil.
Pour le camp adverse, la difficulté est différente. Additionner des mandats potentiels ne suffit pas : encore faut-il que leurs détenteurs acceptent de siéger dans la même coalition. Le parti Yashar d’Eisenkot, la liste conduite par Naftali Bennett et Yair Lapid, Israel Beytenou d’Avigdor Liberman et Les Démocrates de Yair Golan n’ont ni le même électorat ni la même marge de compromis.
Le rôle central, mais contesté, des partis arabes
La possibilité d’un appui des formations arabes est le point le plus sensible des élections israéliennes. Ra’am, dirigé par Mansour Abbas, et Hadash-Ta’al peuvent devenir indispensables si aucun des deux grands blocs ne parvient seul à la majorité. Le ralliement de l’ancien député centriste Yoav Segalovitz à la liste de Ra’am traduit une tentative de normaliser une coopération politique judéo-arabe, au moins sur une base parlementaire.
Cette hypothèse demeure contestée au sein même de l’opposition. Yair Golan se montre ouvert à une coalition incluant les partis arabes. Gadi Eisenkot, Naftali Bennett, Yair Lapid et Avigdor Liberman apparaissent plus réservés, chacun pour des raisons à la fois idéologiques et électorales. Benyamin Nétanyahou exploite cette divergence : présenter ses adversaires comme dépendants de partenaires qu’une partie de l’électorat juif refuse de voir entrer au gouvernement lui permet de resserrer son propre bloc.
Le sujet n’est donc pas seulement identitaire. Il concerne le périmètre réel des coalitions gouvernables. Une opposition refusant tout concours des partis arabes réduit elle-même son espace de négociation. Une opposition qui les intègre, ou accepte leur soutien extérieur, s’expose à voir certains de ses partenaires centristes ou nationalistes se retirer. Cette contrainte est l’un des verrous structurels des élections israéliennes.
La sécurité comme critère de gouvernement
Depuis le 7 octobre 2023, la sécurité ne peut plus être mobilisée comme un argument abstrait de campagne. L’attaque du Hamas, la guerre à Gaza, la tension persistante à la frontière libanaise, les frappes et ripostes liées à l’Iran ainsi que les attaques houthies ont placé les électeurs devant une question plus concrète : que doit produire l’usage de la force militaire ?
Le clivage ne correspond pas mécaniquement à une opposition entre partisans et adversaires de l’emploi de la force. Une large part de la classe politique partage l’idée qu’Israël doit conserver une capacité de dissuasion et d’action élevée. La divergence porte davantage sur la traduction politique des gains militaires : faut-il privilégier une stratégie de pression durable, ou associer l’action armée à un objectif diplomatique et à une architecture régionale de sécurité ?
L’expérience militaire de Gadi Eisenkot lui donne une crédibilité particulière dans cette discussion. Elle ne le dispense pas de construire une coalition. De son côté, Benyamin Nétanyahou conserve des relais solides à droite, mais doit empêcher que la concurrence entre ses alliés ne transforme des voix en sièges perdus. Dans les élections israéliennes, l’épreuve ne sera donc pas seulement de convaincre : elle sera de rendre un gouvernement possible.
Le résultat dessinera plus qu’une alternance personnelle. Il indiquera quelle majorité peut gouverner un pays engagé sur plusieurs fronts, avec une société traversée par les conséquences du 7-Octobre et des partenaires de coalition capables, à eux seuls, de fixer les limites de l’action gouvernementale.
