Édition · dimanche 20 septembre 2026 · N°277
L’autonomie européenne à l’épreuve

L’UE esquisse un Conseil de sécurité sans les États-Unis

À Strasbourg, la présidente de la Commission européenne a donné une forme institutionnelle à l’idée d’une Europe organisatrice des puissances intermédiaires. Reste à savoir avec quels moyens et quel mandat politique.

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Conseil européen de sécurité — l’UE esquisse un Conseil de sécurité sans les États-Unis

Ursula von der Leyen veut déplacer le centre de gravité diplomatique de l’Union européenne. Dans son discours annuel devant le Parlement européen à Strasbourg, la présidente de la Commission a défendu la constitution de coalitions destinées à protéger la « résilience » et les démocraties européennes, face à la Russie, à la Chine et à un partenaire américain jugé moins prévisible.

Le projet ne relève pas seulement du vocabulaire de l’autonomie stratégique. Il comporte deux instruments politiques : l’examen d’un statut d’association avec le Canada et la création d’un Conseil européen de sécurité réunissant, à côté de l’Union, le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada et l’Ukraine. Les États-Unis n’y figureraient pas. Ce choix donne à la proposition sa portée réelle : organiser un espace de concertation occidental sans passer systématiquement par Washington.

Cette architecture reste, à ce stade, une orientation plutôt qu’une décision. La Commission ne peut ni modifier seule les traités ni engager les États membres dans une nouvelle enceinte de sécurité. Mais l’initiative révèle une tension désormais centrale : l’Union entend peser dans l’ordre international tout en restant, pour sa défense, ses technologies critiques et une part de son approvisionnement industriel, étroitement liée aux États-Unis.

Le Conseil européen de sécurité, un signal politique avant tout

Le Conseil européen de sécurité envisagé par Ursula von der Leyen ne serait pas une alliance militaire et ne disposerait pas, en l’état, de compétences comparables à celles de l’OTAN. Il s’agirait d’un format de coordination sur les menaces hybrides, la sécurité économique, les infrastructures critiques ou les chaînes d’approvisionnement. Sa composition projetée dessine un cercle de pays européens et transatlantiques proches de l’Union, mais hors de son périmètre institutionnel strict.

Le choix du Canada est révélateur. Ottawa appartient au G7, à l’OTAN et au renseignement des Five Eyes, mais se trouve également confronté à la nécessité de diversifier ses débouchés commerciaux et ses partenariats politiques. Évoquer une association à l’Union, sans promettre une adhésion, permettrait d’approfondir cette relation sans ouvrir immédiatement le débat, juridiquement et politiquement explosif, sur les frontières de l’élargissement.

Ce scénario reste néanmoins difficile à traduire. Les traités prévoient des accords d’association, mais pas un statut uniforme d’« associé » offrant un accès sélectif aux institutions et aux politiques européennes. Toute formule crédible supposerait une négociation sur les contributions financières, les règles du marché intérieur, les mécanismes de règlement des différends et l’alignement réglementaire. L’expérience de la relation avec le Royaume-Uni montre que l’accès au marché européen sans participation aux obligations communes demeure un sujet de négociation permanent.

Une autonomie stratégique sous dépendance américaine

Le Conseil européen de sécurité soulève surtout une question de cohérence stratégique. L’OTAN demeure le cadre de défense collective du continent, et les États-Unis en fournissent les capacités les plus difficiles à remplacer : renseignement, commandement, transport stratégique, défense antimissile, munitions et une part substantielle des capacités aériennes. Un nouveau forum de discussion pourrait compléter cette organisation ; il ne saurait, à court terme, se substituer à elle.

Cette réserve explique les réactions critiques exprimées dans plusieurs délégations du Parlement européen. Riho Terras, ancien commandant des forces armées estoniennes, a averti qu’un tel dispositif pouvait être interprété comme le signal d’un effacement de l’OTAN. L’objection n’est pas seulement symbolique. Pour les États de l’Est, la crédibilité de la dissuasion repose d’abord sur l’engagement américain et sur l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord.

La Commission européenne cherche néanmoins à faire de l’interdépendance un levier de coalition. Elle associe dans un même cadre la défense des démocraties, la réponse aux surcapacités industrielles chinoises, les risques liés aux modèles d’intelligence artificielle de pointe et la sécurisation des approvisionnements. Cette méthode correspond au mandat économique de l’exécutif européen : le pouvoir de l’Union est plus solide dans la norme, le commerce, la régulation et le financement que dans le commandement militaire.

La Commission européenne rappelle, dans sa présentation des discours sur l’état de l’Union, que cet exercice fixe les priorités politiques annuelles de l’exécutif. La portée du discours de Strasbourg dépendra donc des textes qui suivront : propositions législatives, budgets, partenariats commerciaux ou décisions des États membres. Sur ces terrains, les divergences nationales sont souvent plus déterminantes que les déclarations de principe.

Des priorités immédiates sans réponse nouvelle

Le Conseil européen de sécurité intervient alors que l’Union doit traiter plusieurs dossiers urgents. L’Ukraine a besoin de financements supplémentaires avant la fin de l’année, tandis que les capitales européennes restent divisées sur le recours aux avoirs russes gelés et sur le partage de l’effort budgétaire. Sur la Chine, la présidente de la Commission a dénoncé les déséquilibres commerciaux et les effets des surcapacités industrielles, sans annoncer de nouvel instrument au-delà des échanges en cours avec Pékin.

Le discours n’a pas davantage levé les désaccords entre États membres sur le Proche-Orient. La perspective de mesures commerciales visant les colonies israéliennes de Cisjordanie n’a pas été reprise sous la forme d’une proposition opérationnelle. Ce silence souligne la limite structurelle de la stratégie affichée : l’Union peut aspirer à fédérer des puissances intermédiaires, mais elle peine encore à dégager une position commune lorsque ses propres capitales divergent.

Le Conseil européen de sécurité peut donc devenir un outil utile de consultation avec des partenaires proches. Mais il ne produira de l’influence que s’il s’appuie sur des capacités concrètes : financements pour Kiev, achats communs de défense, sécurité des infrastructures et politique industrielle. Sans cette base matérielle, l’ambition d’une Europe meneuse restera plus institutionnelle que géopolitique.

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