Édition · mardi 22 septembre 2026 · N°343
Tbilissi, l’appareil sécuritaire visé

En Géorgie, la condamnation d’un ex-chef de la sécurité recompose le pouvoir

La condamnation de l’ancien patron du renseignement intérieur géorgien dépasse le sort d’un seul responsable. Elle expose les points de contact entre pouvoir sécuritaire, commande publique et intérêts économiques dans un pays où l’ancien appareil dirigeant est désormais sous pression judiciaire.

Partager
Corruption au sommet géorgien — en Géorgie, la condamnation d’un ex-chef de la sécurité recompose le pouvoir

La condamnation de Grigol Liluashvili à treize ans de prison marque une séquence inhabituelle dans la corruption au sommet géorgien. Ancien directeur du Service de sécurité d’État de Géorgie, il a dirigé cette institution centrale entre 2019 et 2025. Le tribunal municipal de Tbilissi l’a reconnu coupable d’avoir accepté des pots-de-vin « d’un montant particulièrement important », selon le parquet.

L’affaire ne se limite pas à l’enrichissement présumé d’un haut fonctionnaire. Les éléments retenus par l’accusation font apparaître la rencontre de trois leviers de pouvoir : la protection d’activités criminelles, l’accès aux projets énergétiques et la commande publique. Dans un État où les services de sécurité disposent d’une capacité considérable d’information et d’intervention administrative, ces interfaces constituent des ressources politiques autant qu’économiques.

Grigol Liluashvili, arrêté en décembre après des perquisitions, conteste le jugement. Son avocate, Lana Tsertsvadze, a annoncé un appel, affirmant que la défense ne voyait pas d’élément probant établissant sa culpabilité. La décision n’est donc pas définitive tant que les voies de recours ne sont pas épuisées.

La corruption au sommet géorgien devant le juge

Dans son communiqué du Parquet de Géorgie, l’accusation détaille quatre séries de faits. La principale porte sur 1,365 million de dollars qui auraient été versés entre 2021 et 2022 en échange d’une protection accordée à un centre d’appels frauduleux exploité à Tbilissi par un groupe criminel organisé.

Ce chef est déterminant pour mesurer l’enjeu du dossier. Un centre d’escroquerie téléphonique ne fonctionne pas seulement par le recrutement d’opérateurs ou la circulation de fonds : il suppose, lorsqu’il atteint une certaine échelle, de pouvoir réduire le risque d’intervention policière, de saisie ou de poursuite. Si les faits établis par la juridiction sont confirmés en appel, l’affaire décrirait l’usage d’une autorité sécuritaire pour neutraliser ce risque au bénéfice d’une économie criminelle.

Deux autres volets concernent des opérations économiques légales en apparence, mais dont l’accès aurait été monnayé. Le parquet soutient qu’un ancien vice-ministre a servi d’intermédiaire pour des versements dépassant un million de dollars en 2022. Ces versements auraient visé, d’une part, un projet de construction de centrale éolienne et, d’autre part, l’obtention d’un marché de gazéification.

Le quatrième volet porte sur les marchés publics. Selon le parquet, Grigol Liluashvili aurait reçu une part de commissions illicites collectées sur des contrats attribués entre 2018 et 2023, pour un montant de 5 325 943 laris, soit environ deux millions de dollars au taux évoqué par l’accusation. Les différentes sommes citées dans le dossier ne doivent pas être additionnées mécaniquement : elles correspondent à des qualifications et à des flux distincts présentés devant le tribunal.

Le contrôle des marchés et des projets énergétiques

La corruption au sommet géorgien se lit ici dans le circuit des décisions plus que dans la seule somme des pots-de-vin. Un projet éolien ou un appel d’offres de gazéification mobilisent des autorisations, des élus, des administrations et des entreprises. L’intervention d’un responsable du renseignement intérieur, si elle est avérée, modifie le rapport de force entre concurrents sans qu’une instruction écrite soit nécessaire : l’autorité informelle devient alors un actif susceptible d’être vendu.

La commande publique est particulièrement exposée à ce mécanisme. Elle rassemble des budgets, des critères techniques et des procédures formelles, mais aussi une forte asymétrie d’information entre les administrations, les candidats et les réseaux disposant d’accès politiques. Le sujet n’est donc pas uniquement pénal. Il touche à la capacité de l’État à attribuer ses contrats sur des critères vérifiables, sans que la sécurité intérieure ne devienne un instrument de sélection économique.

Cette affaire intervient alors que les autorités géorgiennes ont ouvert plusieurs procédures contre d’anciens hauts responsables liés au Rêve géorgien. Parmi eux figure l’ancien Premier ministre Irakli Garibachvili, condamné à cinq ans de prison dans le cadre d’un accord de plaider-coupable pour blanchiment, selon les informations publiées par le parquet. La multiplication des dossiers transforme le champ judiciaire en lieu de règlement institutionnel d’une succession de pouvoir.

Un appareil d’État en recomposition

La corruption au sommet géorgien pose une question de continuité administrative. Le Service de sécurité d’État concentre des informations sensibles sur les réseaux économiques, les menaces intérieures et les personnalités influentes. Lorsqu’un ancien dirigeant de cette structure est poursuivi pour avoir monnayé son influence, l’enjeu est aussi de savoir quelles pratiques ont survécu à son départ et quels contrôles internes peuvent désormais les empêcher.

La Géorgie se trouve à la charnière des espaces européen, russe, turc et caucasien. Cette position donne aux infrastructures énergétiques, aux appels d’offres et aux services de sécurité une portée qui dépasse souvent leur valeur comptable immédiate. Des institutions capables de protéger l’impartialité des marchés et de poursuivre leurs propres anciens dirigeants constituent, dans ce contexte, un élément de crédibilité pour les investisseurs comme pour les partenaires étrangers.

Le jugement contre Grigol Liluashvili ne permet pas, à lui seul, de conclure à une purge ou à une refondation. L’appel annoncé sera un test de procédure. Mais il révèle déjà une réalité : la corruption au sommet géorgien ne relève pas seulement de comportements individuels. Elle se forme aux points où se croisent secret d’État, contrats publics, réseaux d’intermédiation et contrôle de secteurs stratégiques.

Mots-clés