Édition · vendredi 18 septembre 2026 · N°199
Kiev, la bataille des contre-pouvoirs

En Ukraine, l’offensive judiciaire qui fragilise le NABU

À Kiev, un conflit ouvert oppose le parquet général aux institutions spécialisées dans la lutte anticorruption. Au-delà des accusations croisées, c’est l’architecture de contrôle exigée de l’Ukraine qui se trouve mise à l’épreuve.

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Indépendance du NABU — en Ukraine, l’offensive judiciaire qui fragilise le NABU

La séquence ouverte à Kiev ne se réduit pas à un conflit personnel entre responsables judiciaires. Elle met aux prises le parquet général et les deux institutions qui concentrent les enquêtes les plus sensibles sur les élites politiques, administratives et économiques ukrainiennes : le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO).

Le procureur général Ruslan Kravchenko a déclaré avoir signé, le 15 septembre, un avis de suspicion contre Semen Kryvonos, directeur du NABU. Il lui impute notamment la falsification de documents dans un objectif d’enrichissement ainsi que l’organisation d’une adoption fictive qui aurait permis d’échapper à des poursuites. Ces griefs constituent, à ce stade, des accusations formulées par le parquet : ils ne valent ni mise en accusation devant un tribunal ni constat de culpabilité.

La portée politique du geste tient au moment choisi. Ruslan Kravchenko a présenté sa démission après une perquisition menée dans son bureau dans le cadre de l’opération dite « Carthage », enquête sur un réseau soupçonné de blanchiment et de centres d’appels frauduleux. Il n’est pas présenté comme suspect dans cette procédure. Le président Volodymyr Zelenskyy a toutefois demandé à la Verkhovna Rada d’approuver son départ. Dans l’attente de ce vote, le procureur conserve formellement ses fonctions.

L’indépendance du NABU au centre du bras de fer

Le NABU et le SAPO ont contesté la méthode autant que le fond. Dans une réponse commune, ils ont affirmé que Semen Kryvonos n’avait pas reçu les documents procéduraux annoncés par le procureur général au moment de sa déclaration publique. Les deux organismes y voient une pression systématique contre leurs activités. Le Bureau national anticorruption d’Ukraine est précisément conçu pour enquêter de manière séparée des structures ordinaires de police et de parquet sur les dossiers de corruption de haut niveau.

L’indépendance du NABU est devenue un sujet institutionnel majeur depuis sa création, dans le sillage des réformes engagées après 2014. Son modèle repose sur une division des tâches : le NABU instruit les affaires, le SAPO dirige l’action publique spécialisée, tandis que la Haute Cour anticorruption statue dans les dossiers relevant de leur compétence. Cette chaîne n’élimine pas les conflits de juridiction ; elle vise à limiter l’emprise des centres de pouvoir traditionnels sur les enquêtes mettant en cause les détenteurs de fonctions publiques.

La fragilité de cet équilibre est ancienne. En juillet 2025, une réforme qui plaçait temporairement le NABU et le SAPO sous une autorité accrue du procureur général avait suscité une forte mobilisation dans le pays ainsi que des inquiétudes parmi les partenaires européens de Kiev. Le pouvoir avait finalement soutenu un texte restaurant leurs garanties procédurales. La nouvelle confrontation montre que la question de l’indépendance du NABU ne se règle pas uniquement par une modification législative : elle dépend aussi de la capacité des institutions à faire respecter leurs frontières dans les procédures concrètes.

Un test pour l’État ukrainien et ses partenaires

Le différend intervient alors que l’Ukraine dépend durablement de l’aide budgétaire, militaire et financière de ses alliés. Dans ce cadre, le fonctionnement des institutions anticorruption n’est pas seulement une exigence de politique intérieure. Il conditionne la confiance des bailleurs, l’accès aux mécanismes européens de soutien et la crédibilité de la trajectoire d’adhésion à l’Union européenne.

Pour Kiev, l’enjeu est aussi administratif. Une enquête visant un dirigeant du NABU peut naturellement être conduite si elle repose sur des éléments légalement établis et contrôlés par un juge. Mais la publicité donnée à une procédure avant sa notification, dans un contexte de départ contesté du procureur général, nourrit mécaniquement le soupçon d’un affrontement entre appareils. Le risque ne tient pas uniquement à l’issue du dossier Kryvonos : il réside dans l’affaiblissement de la confiance publique dans les institutions chargées de poursuivre la corruption.

Ruslan Kravchenko a également évoqué des soupçons visant un proche collaborateur d’Oleksandr Klymenko, chef du SAPO, sans identifier publiquement cette personne. Selon le procureur, celle-ci aurait tenté d’influencer le président de la Haute Cour anticorruption et aidé un individu à éviter la mobilisation militaire. Là encore, le SAPO et le NABU contestent la séquence engagée par le parquet général.

Dans un État en guerre, les institutions judiciaires sont soumises à une double contrainte : poursuivre les réseaux de prédation sans ouvrir un espace à la paralysie administrative, et préserver les garanties de procédure sans lesquelles les enquêtes deviennent contestables. L’indépendance du NABU est donc un actif politique autant que judiciaire. Elle détermine la capacité de l’Ukraine à démontrer que les mécanismes de contrôle restent opérants lorsque l’exécutif, les forces de sécurité et la justice sont sous pression.

La décision de la Verkhovna Rada sur le départ de Ruslan Kravchenko sera ainsi observée au-delà de sa dimension personnelle. Elle indiquera si la crise demeure circonscrite à un responsable sortant ou si elle annonce une reconfiguration plus profonde des rapports entre parquet général, NABU et SAPO. Pour les partenaires de Kiev, l’indépendance du NABU restera un indicateur concret de la solidité institutionnelle du pays.

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