Édition · dimanche 20 septembre 2026 · N°274
Dans le bois, plutôt que sur la parcelle

Maladies du bois : l’Alsace teste une injection ciblée dans la vigne

Le dépérissement des ceps est devenu un coût structurel pour la filière viticole. Une technique d’injection directe et une molécule déjà connue en pharmacie ouvrent une piste, sans encore constituer un traitement disponible.

Partager
Maladies du bois de la vigne — maladies du bois : l’Alsace teste une injection ciblée dans la vigne

Le dépérissement des ceps n’est pas seulement un problème agronomique : il immobilise du capital productif pendant des années. Lorsqu’une vigne est arrachée, l’exploitant supporte simultanément le coût du remplacement, la perte de récolte et l’incertitude sur le retour à un niveau qualitatif comparable. Dans les vignobles alsaciens comme ailleurs, les maladies du bois de la vigne pèsent ainsi sur la continuité des exploitations et sur la capacité de la filière à maintenir ses volumes.

Une équipe de l’Université de Haute-Alsace explore une voie qui rompt avec les traitements appliqués sur la parcelle : introduire une substance antifongique au cœur du cep, au plus près du bois dégradé. La solution repose sur le subsalicylate de bismuth, formulé dans un polymère liquide puis injecté verticalement dans le tronc. Les résultats présentés concernent pour l’heure des essais sur des champignons pathogènes, et non une solution commercialement disponible pour les viticulteurs.

L’enjeu est double. Il s’agit de retrouver une capacité d’intervention curative contre des infections installées dans le bois, tout en satisfaisant aux exigences sanitaires et environnementales qui ont durablement écarté les molécules les plus agressives.

Les maladies du bois de la vigne, un coût de renouvellement durable

L’Esca et le dépérissement à Botryosphaeriaceae, parfois désigné par l’expression Black Dead Arm, figurent parmi les principales maladies du bois de la vigne. Elles sont causées par des champignons qui colonisent progressivement les tissus ligneux. La formation d’amadou, une pourriture blanche du bois, réduit le fonctionnement du cep et peut conduire à sa mort.

Le problème économique tient au temps long de la vigne. Après l’arrachage et la replantation, un jeune plant ne retrouve pas immédiatement un rendement commercial. La période de remise en production est généralement de plusieurs années, tandis que l’exploitation conserve ses charges foncières, salariales et matérielles. Pour les domaines dont la valeur repose aussi sur l’âge des parcelles et la régularité des cuvées, ce renouvellement forcé fragilise davantage qu’une simple baisse ponctuelle de rendement.

Jusqu’en 2001, les viticulteurs français pouvaient recourir à l’arsénite de sodium. Son efficacité contre certaines maladies du bois était reconnue, mais sa toxicité pour les travailleurs et l’environnement a conduit à son interdiction. Depuis, la filière cherche un compromis difficile : atteindre les champignons présents dans le tronc sans réintroduire un risque chimique inacceptable.

Cette recherche s’inscrit dans le cadre plus large de la réduction des produits phytopharmaceutiques. Le plan Écophyto, porté par le ministère de l’Agriculture, vise notamment à faire évoluer les usages et à soutenir des alternatives. Mais une innovation de laboratoire ne devient pas mécaniquement un outil de protection des cultures : la démonstration d’efficacité au champ, l’évaluation des résidus et les procédures d’autorisation restent des étapes distinctes.

Le subsalicylate de bismuth injecté au cœur du cep

La méthode étudiée repose sur l’endothérapie végétale verticale. Après un perçage à la tête du cep, la préparation est injectée dans le bois afin de viser directement la zone atteinte. L’approche cherche à limiter la dispersion de la substance dans l’environnement et à contourner une difficulté classique : les agents pathogènes se trouvent à l’intérieur du tronc, là où un traitement externe pénètre mal.

Le subsalicylate de bismuth a été retenu après un criblage de composés apparentés, sur le plan chimique, à des éléments proches de l’arsenic mais présentant un profil toxicologique différent. Connu comme principe actif dans certains traitements de troubles gastro-intestinaux, il associe du bismuth et un dérivé salicylé. Pour son usage envisagé sur la vigne, il a été dispersé dans du polyéthylène glycol 200, ou PEG 200, afin d’obtenir une formulation injectable.

Les expérimentations rapportées montrent que cette préparation freine la croissance de quatre champignons associés aux maladies du bois de la vigne en conditions de culture. La finesse des particules obtenues pourrait améliorer leur surface de contact avec les cibles fongiques. Ces données établissent une preuve de principe sur la formulation ; elles ne permettent pas encore de conclure à la guérison d’une parcelle ni à la durabilité d’un traitement sur plusieurs campagnes.

Du brevet au produit utilisable, une chaîne encore incomplète

Le passage d’un résultat expérimental à un produit phytopharmaceutique mobilise une chaîne longue : essais sur ceps infectés, validation dans plusieurs conditions pédoclimatiques, mesure des effets sur la plante et sur les sols, examen des risques pour l’opérateur, puis instruction réglementaire. À ce stade, l’intérêt du subsalicylate de bismuth tient précisément à son potentiel de substitution et à son mode d’administration ciblé, non à une disponibilité immédiate sur le marché.

Pour le vignoble alsacien, l’enjeu dépasse une innovation locale. Les maladies du bois de la vigne affectent un patrimoine productif dont le renouvellement est lent et coûteux. Une solution curative réellement opérationnelle réduirait les arrachages prématurés et protégerait les investissements consentis dans les parcelles. Elle modifierait aussi le partage de la valeur entre recherche publique, détenteurs de brevets, fabricants de formulations et exploitations viticoles.

La question décisive sera donc celle de la reproductibilité au champ et de l’accès effectif des exploitants à la technologie. La recherche alsacienne apporte une piste crédible pour traiter le bois malade ; elle ouvre désormais une séquence industrielle et réglementaire où se joue la possibilité de transformer un résultat de laboratoire en outil de résilience pour la viticulture.

Mots-clés