La relation avec l’Afrique révèle les limites du modèle français
Derrière les annonces de refondation, un même rapport de puissance se maintient. L’évolution de la politique française en Afrique se mesure moins aux discours qu’à la capacité de Paris à conserver ses leviers d’influence.
La relation avec l’Afrique ne se résume pas à une alternance de styles présidentiels. Elle renvoie à un dispositif de pouvoir construit au moment des indépendances, puis ajusté sans être véritablement renversé. C’est la thèse défendue par Aboubakar Ouattara dans son analyse prospective de la politique française en Afrique noire francophone.
Son point de départ est chronologique. De Charles de Gaulle à Jacques Chirac, la France aurait disposé d’une capacité de contrôle maximale sur ses partenaires africains. Les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande auraient introduit des changements de forme, tout en conservant le principe d’une relation asymétrique. Avec Emmanuel Macron, cette architecture serait entrée dans une phase de rejet plus visible et plus rapide.
Cette grille de lecture ne décrit pas seulement une perte de popularité. Elle pose une question plus concrète : quels leviers Paris peut-il encore mobiliser, et quels acteurs africains ont désormais les moyens de les contester ?
La relation avec l’Afrique, une construction de puissance
Pour qualifier les différentes périodes, Aboubakar Ouattara mobilise une séquence en trois temps : âge d’or, âge d’argent et âge de plomb. La métaphore sert à mesurer la dégradation progressive de la position française, mais aussi à rappeler ce que recouvrait l’« âge d’or » : la faculté d’utiliser simultanément des instruments diplomatiques, militaires, économiques et symboliques afin d’orienter les décisions des gouvernements partenaires.
Dans cette configuration, l’indépendance ne signifiait pas la disparition des liens de dépendance. Les accords conclus après les décolonisations, les réseaux politiques, la présence militaire et les relations privilégiées avec certains dirigeants composaient un système d’association étroite. La France conservait ainsi une capacité d’intervention supérieure à son poids démographique ou économique.
Le vocabulaire a changé au fil des décennies. France-Afrique, Françafrique, Afrique-France ou encore Africa Forward : ces expressions ne désignent pas exactement les mêmes politiques, mais elles recouvrent une continuité essentielle. La France cherche à maintenir une position de puissance sur le continent, tandis que les États africains tentent d’élargir leur marge de manœuvre.
La relation avec l’Afrique doit donc être observée à partir des mécanismes qui la soutiennent. Les déclarations officielles importent moins que la présence militaire, les contrats, les réseaux d’intermédiation et la capacité à imposer un agenda. Ce sont ces instruments qui déterminent la réalité d’un partenariat, davantage que le lexique de la coopération.
Des ruptures annoncées, des pratiques prolongées
Les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ont affiché une volonté de renouvellement. Mais, dans l’analyse proposée, cette inflexion serait restée superficielle. Le discours de Dakar de 2007, les interventions françaises au Tchad et en Côte d’Ivoire, ainsi que l’opération en Libye et ses conséquences régionales, ont entretenu l’image d’une puissance qui continue de décider pour les autres.
Le cas libyen est particulièrement révélateur de cette tension. Une intervention présentée comme une opération de sécurité internationale a contribué à déstabiliser un espace régional déjà fragile. Elle a aussi alimenté, dans plusieurs pays africains, l’idée que la France mobilise le droit et ses alliances en fonction de ses propres priorités, sans assumer pleinement les effets de ses décisions.
Sous François Hollande, la demande adressée aux dirigeants africains de procéder à un « changement » a également été reçue comme une injonction. Le problème n’est pas seulement diplomatique. Lorsqu’un partenaire extérieur prétend définir le calendrier politique légitime d’un État souverain, il réactive une hiérarchie que les annonces de partenariat sont censées dépasser.
La relation avec l’Afrique se trouve ainsi prise entre deux temporalités. La communication politique parle de rénovation, de dialogue et de réciprocité. Les pratiques, elles, prolongent parfois une logique de tutelle. Cet écart nourrit la défiance, parce qu’il rend les engagements français difficiles à distinguer d’une stratégie de conservation des positions acquises.
Macron et l’accélération du rejet
Emmanuel Macron n’aurait pas créé cette crise de confiance. Il en aurait accéléré les manifestations. La convocation des dirigeants du G5 Sahel à Pau, en décembre 2019 puis en janvier 2020, a été perçue comme un rappel de la prééminence française. La forme de l’échange a compté autant que son contenu : réunir des chefs d’État pour leur demander de clarifier leur soutien à une présence militaire étrangère a rendu visible l’inégalité du rapport de force.
L’Élysée a présenté le sommet de Pau comme un moment de clarification de l’engagement commun contre les groupes armés au Sahel. Mais une clarification sécuritaire ne suffit pas à résoudre une question de souveraineté. Lorsque la sécurité devient le principal cadre de la relation, les gouvernements africains sont placés dans une position de demandeurs, tandis que la France conserve le rôle de puissance évaluatrice.
Le rejet s’est aussi élargi au-delà des gouvernements. Il touche des responsables politiques, des intellectuels, des médias, des entrepreneurs confrontés à la concurrence de grands groupes français, mais aussi des classes moyennes et populaires connectées aux réseaux sociaux. Cette diffusion transforme une contestation diplomatique en phénomène politique intérieur dans plusieurs pays.
La relation avec l’Afrique est désormais soumise à une concurrence accrue. D’autres puissances proposent des financements, des équipements militaires, des débouchés commerciaux ou une présence sans condition politique affichée. Leur influence n’est pas nécessairement désintéressée, mais leur simple disponibilité réduit la capacité de Paris à se présenter comme l’interlocuteur incontournable.
La « conversion des regards » sans rupture
Les treize propositions formulées par Achille Mbembe avaient pour ambition d’ouvrir un nouveau cycle. Elles devaient modifier les représentations réciproques et favoriser une relation moins verticale. Pourtant, l’analyse d’Aboubakar Ouattara y voit surtout un projet de réforme de la relation existante, non une transformation de sa raison d’être.
La distinction est importante. Réformer un dispositif consiste à en corriger les excès tout en conservant ses finalités. Refonder un rapport de puissance suppose au contraire de renoncer à certains privilèges, de redistribuer les capacités de décision et d’accepter que la France ne soit plus l’acteur central de l’espace francophone.
Le point aveugle serait donc la souveraineté. Tant que celle-ci est pensée dans le cadre d’un lien privilégié avec Paris, la « conversion des regards » risque de rester symbolique. Elle change les mots, les cérémonies et les interlocuteurs, mais pas nécessairement les circuits de décision, les dépendances économiques ou les rapports militaires.
La relation avec l’Afrique ne pourra changer durablement par la seule communication présidentielle. Elle dépendra de décisions vérifiables : révision des dispositifs militaires, transparence des contrats, égalité d’accès aux marchés, traitement des partenaires africains comme des acteurs capables de choisir leurs alliances. Le recul français ne signifie pas la disparition de la France. Il signifie que sa présence devra désormais être négociée, et non présumée.
