Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Cisjordanie, le territoire comme étau

Israël-Palestine : les sondages butent sur le fait accompli territorial

Les opinions publiques israélienne et palestinienne restent enfermées dans un double mouvement : la méfiance progresse tandis que la carte, elle, continue de changer.

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Sondages israéliens palestiniens — stupéfiant gros plan des dômes de la grande mosquée à Abu Dhabi contre un ciel bleu clair
Photo de Diego F. Parra sur Pexels

Les sondages israéliens palestiniens décrivent moins une sortie de crise qu’un enfermement. À quelques mois des élections législatives israéliennes annoncées pour le 27 octobre, et alors qu’une présidentielle palestinienne est prévue au début de 2027, les deux sociétés restent confrontées à la même question : quel avenir politique est encore matériellement possible ?

La réponse ne se trouve pas seulement dans les déclarations des dirigeants. Elle se lit aussi dans l’écart entre les préférences exprimées par les populations et l’évolution de la Cisjordanie. Les enquêtes conduites par le Jewish People Policy Institute, le Palestinian Center for Policy and Survey Research et l’Israel Democracy Institute donnent des indications utiles, à condition de ne pas les traiter comme une photographie exhaustive des opinions.

Une question peut orienter une réponse par son vocabulaire, son ordre ou le cadre qu’elle impose. Le biais de cadrage, documenté depuis les travaux d’Amos Tversky et Daniel Kahneman, interdit donc de comparer mécaniquement des pourcentages issus d’instituts différents. Mais ces précautions ne rendent pas les résultats insignifiants. Elles permettent au contraire de distinguer les constantes : pessimisme, insécurité et défiance mutuelle.

Les sondages israéliens palestiniens face au fait accompli

Le point de tension le plus concret est la colonisation de la Cisjordanie. Selon le rapport publié par le Service européen pour l’action extérieure, l’année 2025 a été marquée par une accélération de l’activité de colonisation et par une progression des mécanismes de gouvernance civile israélienne dans les territoires occupés. Le document estime que cette évolution fragilise directement la perspective d’une solution à deux États. Le rapport de l’Union européenne sur les colonies israéliennes fait état de 54 projets de colonies officielles approuvés en Cisjordanie, hors Jérusalem-Est, ainsi que de 86 avant-postes établis en 2025.

Ces chiffres ne relèvent pas d’un simple débat administratif. Ils modifient les conditions d’une négociation future. Chaque nouvelle route, chaque implantation et chaque dispositif de contrôle redistribue l’accès au foncier, aux ressources et aux axes de circulation. La question territoriale devient ainsi une question de pouvoir quotidien : qui peut construire, se déplacer, administrer et relier ses localités ?

Le projet E1 illustre cette logique. Cette zone d’environ 12 kilomètres carrés, située entre Jérusalem-Est et Ma’ale Adumim, doit accueillir quelque 3 400 logements selon le projet évoqué dans les éléments disponibles. Sa réalisation créerait une continuité entre la colonie et Jérusalem et compliquerait la continuité territoriale palestinienne. La condamnation du projet par plusieurs États arabes, ainsi que par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Canada, montre que l’enjeu dépasse la seule politique intérieure israélienne.

Une fracture israélienne sur la colonisation

Les données du Jewish People Policy Institute rendent visible une division qui traverse la société israélienne. Dans son enquête d’août 2026, 45 % des personnes interrogées considèrent que les avant-postes et les fermes juives en Cisjordanie constituent une charge pour la sécurité. Douze pour cent adoptent une position neutre. Le jugement varie fortement selon l’appartenance politique : les Juifs de gauche rejettent unanimement l’idée que cette expansion renforce la sécurité, tandis que 89 % des Juifs de droite ne la voient pas comme un fardeau.

Le clivage ne porte donc pas uniquement sur le statut juridique des territoires. Il oppose deux conceptions de la sécurité. Pour une partie de la population, l’extension des implantations accroît les frictions, mobilise l’armée et éloigne un règlement politique. Pour une autre, elle consolide une présence jugée stratégique et répond à une exigence idéologique ou historique. Dans les deux cas, la colonisation est perçue comme un instrument de sécurité, mais les conclusions tirées sont inverses.

Le contraste est également marqué entre citoyens juifs et citoyens arabes d’Israël. Les éléments de sondage indiquent que 59 % des citoyens arabes et 41 % des citoyens juifs considèrent les avant-postes comme une charge sécuritaire. Cette différence rappelle que l’opinion israélienne ne constitue pas un bloc homogène. Elle est structurée par l’origine, l’expérience de la violence, la position politique et la relation à l’État.

Les opinions publiques ne contrôlent pas la carte

Les sondages israéliens palestiniens ont une limite politique centrale : ils mesurent des préférences dans un environnement où les décisions territoriales sont prises par des gouvernements, des administrations et des forces armées. Une majorité, même nette, ne suffit pas à inverser une procédure de planification déjà engagée. C’est particulièrement vrai lorsque les implantations sont intégrées à des infrastructures, à des budgets et à des mécanismes de gouvernance.

Du côté palestinien, la perspective d’une présidentielle au début de 2027 intervient dans un contexte de fragmentation institutionnelle et de conflit prolongé. L’élection peut offrir un mécanisme de légitimation, mais elle ne règle ni la question du contrôle territorial ni celle de la représentation politique. Elle risque même de se dérouler sous la contrainte d’un espace administratif discontinu, dont les paramètres échappent largement aux électeurs.

Cette dissociation entre opinion et pouvoir explique le pessimisme commun aux deux sociétés. Les Israéliens peuvent être divisés sur la colonisation, mais ils observent sa progression comme un fait politique durable. Les Palestiniens peuvent espérer une échéance électorale, mais ils savent qu’un scrutin ne restitue pas à lui seul la maîtrise des frontières, des déplacements ou des ressources.

Les sondages israéliens palestiniens éclairent ainsi une contradiction plus profonde : les sociétés continuent de débattre de leurs futurs possibles alors que les rapports de force territoriaux réduisent progressivement le nombre de ces futurs. Le prochain cycle électoral mesurera les colères, les peurs et les attentes. Il ne dira pas, à lui seul, qui contrôle déjà le terrain.

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