Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Italie, le blanchiment par la TVA

Fraude à la TVA : la mafia investit le commerce légal

Derrière le nom de code Moby Dick, une enquête européenne documente la rencontre entre criminalité organisée, commerce électronique et ingénierie financière. Le dossier montre pourquoi la TVA reste une cible privilégiée.

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Fraude à la TVA : la mafia investit le commerce légal

La criminalité organisée italienne ne se limite plus aux marchés clandestins. Dans le dossier baptisé Moby Dick, elle aurait traité la fraude à la TVA comme un placement financier : des capitaux issus des clans ont servi à alimenter un réseau de sociétés, à déplacer des marchandises électroniques et à produire des profits réinjectés dans l’économie légale.

L’enquête, conduite avec le concours du Parquet européen (EPPO), a pris une dimension transnationale en novembre 2024. Plus de 160 perquisitions ont été menées dans dix pays. Les investigations portent sur 195 personnes et plus de 400 entreprises, pour un préjudice estimé à 520 millions d’euros. Vingt personnes ont déjà été condamnées, tandis que d’autres audiences doivent encore se tenir.

Le mécanisme importe autant que le montant. Il montre comment la fraude à la TVA fournit aux organisations criminelles un revenu moins exposé que le trafic de stupéfiants, tout en donnant accès à des circuits bancaires, à des actifs immobiliers et à des biens de luxe.

Fraude à la TVA : une entreprise criminelle à plusieurs étages

D’après les actes de poursuite versés au dossier, le montage reposait sur un enchevêtrement de sociétés-écrans et de sociétés intermédiaires. Des produits comme des écouteurs, des disques durs et d’autres équipements électroniques circulaient entre entreprises liées, parfois sans que leur déplacement physique soit nécessaire à chaque étape du schéma.

Le principe de la fraude à la TVA est connu des administrations fiscales européennes. Une entreprise facture la taxe, tandis qu’une autre la récupère ou la déduit. Dans les montages de type carrousel, une société disparaît sans reverser la taxe collectée, alors que ses partenaires réclament néanmoins les déductions correspondantes. La perte est supportée par le budget public.

Dans l’affaire Moby Dick, la Camorra napolitaine aurait injecté plusieurs centaines de milliers d’euros pour faire fonctionner le dispositif. Le financement initial n’était donc pas seulement un produit du crime à dissimuler : il devenait un capital destiné à accroître les revenus du réseau. La Cosa Nostra sicilienne aurait également été associée à l’opération.

Les bénéfices auraient ensuite été blanchis à travers des sociétés et des comptes situés notamment à Singapour, à Hong Kong et à Dubaï. Villas, yachts et montres Rolex auraient servi à convertir les flux financiers en patrimoine visible, tandis qu’une partie des fonds était réinvestie dans le commerce électronique et dans l’extension du montage.

Le fractionnement des flux comme méthode de contournement

Les enquêteurs ont aussi reconstitué les précautions prises pour éviter les alertes bancaires. Les criminels fractionnaient les transferts importants en opérations plus petites. Les documents de procédure mentionnent, par exemple, le respect d’un plafond quotidien de 16 000 euros sur certains comptes.

Cette méthode vise les dispositifs de conformité qui repèrent les mouvements inhabituels : volumes élevés sur des comptes récemment ouverts, transferts internationaux ronds, absence de dépenses correspondant à une activité réelle ou absence de salaires, de loyers et d’impôts. La fraude à la TVA s’appuie ainsi sur une apparence de normalité comptable plutôt que sur une opération spectaculaire.

Lorsque des établissements demandaient des explications, le réseau aurait produit de faux contrats de services, présentés comme des prestations de marketing, ou des factures liées à des ventes informatiques. L’objectif était de donner à des mouvements sans justification économique l’apparence d’une relation commerciale ordinaire.

Les pièces citées dans l’enquête évoquent également des contacts dans le secteur bancaire à Singapour et en Italie. Des employés auraient facilité l’ouverture de comptes ou fermé les yeux sur certaines obligations de contrôle. Ces éléments relèvent encore des accusations examinées par la justice et ne préjugent pas de la responsabilité individuelle des personnes citées.

La violence au service du recouvrement

Le fonctionnement financier n’a pas supprimé les méthodes de coercition propres aux organisations mafieuses. En 2022, une rencontre organisée au domicile de Rodolphe Ballaera, ressortissant belge présenté comme un acteur opérationnel du réseau, aurait porté sur une dette d’environ 200 000 euros envers les clans italiens.

Les enquêteurs avaient placé des dispositifs d’écoute dans la maison. Les conversations interceptées auraient fait apparaître un conflit autour de fonds manquants et des menaces visant un associé surnommé Jonathan. Vincenzo Perrillo, décrit comme l’un des responsables de la branche napolitaine, participait à cette réunion. Plusieurs mois plus tard, en octobre 2022, une première série d’arrestations a visé six suspects.

Les menaces n’étaient pas périphériques au montage. Elles servaient à sécuriser les comptes, à discipliner les intermédiaires et à empêcher qu’un acteur ne conserve une part des recettes. Le schéma associait donc la sophistication des circuits financiers à une capacité de contrainte très directe.

Un test pour le Parquet européen

Créé pour poursuivre les infractions portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, le Parquet européen dispose d’un avantage que les autorités nationales ne peuvent pas toujours mobiliser seules : une enquête commune sur plusieurs territoires, avec des équipes judiciaires reliées à un même dossier.

Les données publiées dans le rapport annuel du Parquet européen indiquent que près de 70 % des affaires liées aux dommages financiers au budget de l’Union concernent des fraudes portant sur les recettes. La Commission européenne estime par ailleurs que l’écart de TVA, c’est-à-dire la différence entre les recettes théoriquement dues et celles effectivement perçues, atteint 128 milliards d’euros à l’échelle de l’Union.

La fraude à la TVA n’est donc pas une anomalie marginale dans l’action du Parquet européen. Elle se situe au cœur de sa charge de travail. Elle est aussi difficile à traiter parce qu’elle se loge dans des transactions commerciales qui, prises séparément, peuvent sembler banales.

Le dossier Moby Dick déplace enfin le regard sur la mafia. Ses membres ne cherchent pas seulement à protéger les revenus d’activités illicites. Ils investissent dans des mécanismes de marché, exploitent les divergences de contrôle entre États et utilisent des entreprises apparemment ordinaires pour capter une ressource publique. Tant que la vérification de la réalité économique des transactions restera fragmentée, la fraude à la TVA conservera cet avantage structurel : elle transforme la complexité administrative européenne en infrastructure criminelle.

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