La dette américaine devient le test du leadership financier de Washington
Le rendez-vous financier d’Asheville devait promouvoir la doctrine économique de Donald Trump. Il expose surtout les tensions entre la puissance monétaire américaine, ses besoins de financement et l’usage extraterritorial des sanctions.
La réunion des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales du G20, organisée à Asheville en Caroline du Nord, devait servir de vitrine à la politique économique de Donald Trump. Elle s’ouvre finalement sur une question plus élémentaire : les États-Unis peuvent-ils encore financer leur dette sans déstabiliser leurs partenaires ?
Scott Bessent, secrétaire au Trésor, devra défendre simultanément deux lignes. La première consiste à présenter les baisses d’impôts, les incitations à l’investissement, la hausse de la production énergétique et la dérégulation comme un modèle de croissance. La seconde vise à convaincre les autres États de participer à une nouvelle campagne de pression contre l’Iran.
Ce double agenda place Washington dans une position moins confortable qu’il ne le laisse entendre. Les rendements des obligations du Trésor américain déterminent une grande partie du coût du crédit dans le monde. Quand ils montent, les États, les entreprises et les ménages qui empruntent en dollars ou sur des marchés alignés sur les taux américains paient davantage.
La dette américaine au centre des discussions privées
La dette américaine a récemment dépassé 40 000 milliards de dollars. Ce montant ne constitue pas, à lui seul, une prévision de crise : les États-Unis disposent encore de la monnaie de réserve dominante et d’un marché obligataire d’une profondeur exceptionnelle. Mais l’échelle des besoins de financement modifie le rapport de force avec les détenteurs étrangers de titres américains.
Les rendements à long terme restent proches de niveaux observés pour la dernière fois en 2007. Cette situation traduit plusieurs anticipations qui se renforcent mutuellement : une inflation plus persistante, le coût des conflits, une prime de risque liée à l’augmentation des émissions et des interrogations sur la trajectoire budgétaire américaine. La dette américaine devient ainsi un problème international avant même de devenir un sujet de solvabilité.
Le département du Trésor américain, qui publie les données relatives aux titres fédéraux et à leur détention, se trouve au cœur de cette mécanique. Le département du Trésor américain doit rassurer des gouvernements qui possèdent plusieurs milliers de milliards de dollars de bons et d’obligations américaines, tout en menant une politique susceptible de modifier les conditions de marché.
Scott Bessent a annoncé que les rachats de certaines obligations à long terme seraient au moins doublés, pour atteindre 4 milliards de dollars par opération. L’objectif est de soutenir la liquidité de segments précis du marché. L’effet initial — une baisse des rendements — s’est toutefois dissipé. Le dispositif ne règle donc pas la question principale : qui absorbera durablement les émissions nécessaires au financement du budget fédéral ?
Un Trésor plus interventionniste, des banques centrales plus prudentes
Les partenaires du G20 devraient également demander des explications sur l’intervention menée en juillet avec le Japon pour soutenir le yen. Scott Bessent la présente comme un moyen d’éviter une nouvelle hausse des rendements américains. Le raisonnement est indirect mais décisif : une monnaie japonaise trop faible peut accroître les flux financiers, les déséquilibres commerciaux et la volatilité des marchés obligataires.
La présence de Kevin Warsh ajoute une difficulté au message américain. Le président de la Réserve fédérale a récemment laissé entendre que les taux directeurs pourraient augmenter, alors que le Trésor cherche à contenir les rendements à long terme. Cette dissociation entre le court terme et le long terme peut répondre à des objectifs distincts, mais elle donne aux investisseurs et aux gouvernements étrangers un signal moins lisible.
La dette américaine ne se gère donc pas seulement par le niveau des dépenses ou des recettes. Elle dépend aussi de la crédibilité de la politique monétaire, de la profondeur du marché secondaire et de la volonté des investisseurs étrangers de conserver des actifs libellés en dollars. Toute intervention publique sur les changes ou sur la structure des émissions est examinée à cette aune.
Les sanctions contre l’Iran comme prolongement financier
Dans ses entretiens bilatéraux, Scott Bessent cherchera à rallier les partenaires du G20 à une stratégie visant à réduire les échanges commerciaux et financiers avec Téhéran. Washington menace de pénaliser les gouvernements et les entreprises qui poursuivraient leurs activités avec l’Iran. Une première mesure a visé les filiales installées aux Émirats arabes unis d’une grande banque égyptienne, avec pour effet de les couper du système financier américain.
La logique est connue : l’accès au dollar et aux banques correspondantes américaines devient un instrument de contrainte. Mais son efficacité dépend de la coopération des places financières étrangères. Plus Washington utilise cet accès comme levier, plus ses partenaires doivent arbitrer entre le marché américain et leur autonomie commerciale au Moyen-Orient.
Lars Klingbeil, ministre allemand des Finances, veut pour sa part mettre sur la table la fin des guerres en Iran et en Ukraine. Il a lié les conflits à la hausse des rendements obligataires mondiaux et à l’incertitude qui pèse sur la croissance. Pour Berlin, la question n’est donc pas seulement celle de l’application de sanctions : c’est aussi celle des chocs géopolitiques qui renchérissent le financement des économies européennes.
Washington veut discipliner les déséquilibres sans consensus chinois
Les États-Unis souhaitent que le G20 examine les politiques qui créent des surcapacités industrielles et facilitent l’exportation de produits subventionnés. La cible principale est la Chine. Le sujet touche directement les chaînes de valeur, mais les chances d’un accord commun restent limitées : Pékin siège à la table des discussions et conteste la définition américaine du déséquilibre commercial.
Les droits de douane ne figurent pas formellement à l’ordre du jour, malgré les tensions avec le Canada et d’autres partenaires. Cette omission ne les fait pas disparaître. Elle permet surtout de concentrer les échanges sur les thèmes où Washington peut rechercher un texte commun : restructuration plus rapide de la dette souveraine, transparence financière, lutte contre la fraude et éducation financière.
Le format lui-même porte la marque de l’administration Trump. Des dirigeants de JPMorgan Chase, Goldman Sachs, Albemarle, 3M, Eli Lilly et Circle doivent participer aux discussions, aux côtés d’acteurs de la finance numérique et de la technologie. Cette place accordée aux entreprises privées transforme le G20 en espace de coordination entre gouvernements et grands groupes, mais elle rend aussi plus visible la proximité entre la politique économique américaine et ses bénéficiaires potentiels.
Asheville préfigure enfin le sommet des dirigeants que Donald Trump doit accueillir en décembre dans son complexe de Miami. D’ici là, Washington devra démontrer que la puissance financière américaine peut rester un bien collectif tout en servant des objectifs nationaux plus offensifs. C’est cette compatibilité, et non la seule communication sur la croissance, que les partenaires du G20 chercheront à mesurer.
