La question kurde en Turquie change de terrain, la Syrie tranche
Le mouvement kurde entre dans une phase de recomposition rapide. À Ankara comme à Damas, le désarmement avance, mais selon deux rapports de force et deux architectures politiques très différentes.
La question kurde en Turquie et en Syrie change de nature. Dans le premier pays, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a renoncé à la lutte armée et voté sa dissolution. Dans le second, les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont accepté d’intégrer leurs structures à l’État central, après la fin de l’autonomie de fait du Rojava.
Ces deux séquences ne constituent pas un règlement régional de la question kurde. Elles traduisent plutôt l’adaptation de mouvements issus d’une même histoire à des contraintes nationales distinctes. En Turquie, le processus ouvre une négociation sur les droits et la démocratisation. En Syrie, il consacre d’abord la reprise en main territoriale de Damas.
La question kurde en Turquie passe par le désarmement
Le processus turc a été enclenché à l’automne 2024 par une initiative inattendue du dirigeant d’un parti nationaliste d’extrême droite. Celui-ci a proposé qu’Abdullah Öcalan, fondateur et chef historique du PKK, puisse s’adresser au Parlement depuis la prison où il est détenu depuis 1999.
Le 25 février 2025, Öcalan a formulé un appel à la paix et à une société démocratique, rendu public deux jours plus tard. Le texte rompt avec plusieurs revendications historiques du PKK. Il ne défend ni État kurde indépendant, ni fédéralisme, ni autonomie administrative pour le sud-est de la Turquie. Il met en avant la coexistence entre Turcs et Kurdes, les institutions démocratiques et la nécessité de mettre fin à la lutte armée.
Le point décisif se trouve ailleurs : Öcalan appelle le PKK à déposer les armes et à s’autodissoudre. Le 12 mai, son congrès a adopté cette décision. Une cérémonie de destruction symbolique d’armes a ensuite été organisée le 11 juillet dans les montagnes du Kurdistan irakien. La séquence met fin, au moins formellement, à une organisation armée engagée dans le conflit depuis le 15 août 1984, un conflit qui a causé au minimum 45 000 morts.
Le désarmement ne règle toutefois pas les questions qui ont nourri le conflit. Le statut de la langue kurde, son enseignement, l’organisation territoriale du pays et les conditions de la compétition électorale restent en suspens. Le sort de plusieurs responsables politiques kurdes incarcérés depuis 2016, notamment Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, sera un indicateur concret de la portée du processus.
La commission parlementaire turque chargée de la solidarité nationale, de la fraternité et de la démocratie a proposé un cadre pour la suspension, puis l’annulation sous conditions, des peines visant des prisonniers condamnés pour appartenance au PKK. Les estimations disponibles évoquent 5 000 à 7 000 prisonniers politiques. Le mécanisme envisagé prévoit une suspension de cinq à dix ans, avec annulation en cas d’absence de récidive. La mise en œuvre dépendra du vote, de l’interprétation des textes et du contrôle exercé par les institutions turques. Les travaux du Grand Assemblée nationale de Turquie constituent à ce titre le principal point de suivi institutionnel.
En Syrie, l’autonomie du Rojava cède devant Damas
La question kurde en Turquie évolue dans le cadre d’un État ancien, centralisé et doté d’institutions consolidées. En Syrie, elle se joue dans un pays dont l’appareil d’État a été disloqué par la guerre civile. Depuis 2011, l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie avait établi un pouvoir territorial soutenu militairement par les FDS, avec un rôle politique majeur attribué au PKK.
La chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024 a supprimé le cadre qui permettait à cette autonomie de subsister. Les autorités de transition de Damas ont rapidement fixé leur objectif : restaurer l’unité et la souveraineté de la Syrie. Après l’échec de négociations, une offensive menée au début de 2026 par les forces d’Ahmed Al-Charaa a montré la faiblesse militaire de la position kurde. Les FDS se sont retirées plus rapidement qu’attendu.
L’accord du 30 janvier 2026 a traduit ce rapport de force. Damas a obtenu le contrôle des institutions locales, des postes-frontières, des infrastructures pétrolières et gazières ainsi que des camps où sont détenus des membres de l’organisation État islamique. L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie doit être absorbée dans l’appareil d’État, tandis que les combattants des FDS sont intégrés à la nouvelle armée selon des conditions strictes.
Les concessions portent principalement sur les droits culturels et civiques. Le kurde est reconnu comme langue nationale et son enseignement doit être autorisé. Le Newroz devient un jour férié et la nationalité syrienne est accordée à l’ensemble des citoyens d’origine kurde. En revanche, l’accord ne reconnaît ni autogouvernement, ni autodétermination, ni continuité institutionnelle du Rojava. Les unités féminines des FDS et les combattants étrangers liés au PKK restent des dossiers particulièrement sensibles.
En août, le processus d’intégration politique, administrative, militaire et sécuritaire semble achevé. Le 25 août, Mazloum Abdi a annoncé la dissolution des FDS. Trois jours plus tard, il a été nommé conseiller auprès d’Ahmed Al-Charaa. Cette nomination donne pour la première fois aux Kurdes une représentation directe au sommet de l’appareil d’État syrien, mais elle ne restitue pas les leviers territoriaux qu’ils contrôlaient depuis plus d’une décennie.
Deux compromis, une même incertitude
La question kurde en Turquie paraît avancer vers une normalisation juridique, alors que la séquence syrienne ressemble davantage à une absorption négociée. Dans les deux cas, le désarmement précède la clarification des droits politiques. C’est le principal risque du moment : que les garanties promises restent différées jusqu’à devenir réversibles.
La question kurde en Turquie dépendra de la capacité d’Ankara à transformer une reddition armée en réforme politique. En Syrie, l’enjeu sera de savoir si l’intégration des structures kurdes produit une citoyenneté effective ou une simple reprise administrative. Les frontières, les ressources énergétiques, les prisons djihadistes et les forces armées rendent cette seconde transition particulièrement instable.
La fin des organisations armées ne signifie donc pas la disparition du problème kurde. Elle déplace le conflit vers les lois, les prisons, les écoles, les administrations et le partage du pouvoir. C’est sur ces terrains, plus discrets que les montagnes et les fronts, que se mesurera la solidité des deux accords.
