Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Dublin, l’ambition sans levier

L’UE réclame des règles mondiales sur l’IA face au duopole sino-américain

En appelant à une coordination internationale, Bruxelles reconnaît une limite de son pouvoir normatif : l’Union peut encadrer son marché, non arbitrer seule une course technologique dominée par les États-Unis et la Chine.

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L’UE réclame des règles mondiales sur l’IA face au duopole sino-américain

La Commission européenne veut pousser les règles mondiales sur l’IA au-delà du cadre qu’elle a construit pour son propre marché. À Dublin, la vice-présidente exécutive Henna Virkkunen a défendu la poursuite d’une coopération internationale sur l’intelligence artificielle, en soulignant que les dispositifs européens ne suffiraient pas à traiter des risques conçus, entraînés et diffusés à l’échelle planétaire.

Cette position intervient après la diffusion d’une alerte publique d’un ancien ingénieur d’Anthropic sur les risques extrêmes associés aux systèmes les plus avancés. Cet avertissement ne constitue pas, à lui seul, une évaluation scientifique ou réglementaire. Il remet toutefois au premier plan un problème plus concret pour les autorités publiques : qui établit les procédures à suivre lorsqu’un modèle de frontière produit un comportement dangereux, échappe aux tests prévus ou est détourné à des fins hostiles ?

Pour l’Union, la réponse ne peut être seulement juridique. Son levier est d’abord celui de l’accès au marché européen. Or les infrastructures de calcul, les modèles les plus performants et les principales plateformes restent largement concentrés aux États-Unis et en Chine. La discussion sur les normes devient donc une négociation sur la capacité de l’Europe à peser dans une compétition industrielle qu’elle n’a pas initiée.

Les règles mondiales sur l’IA, prolongement incertain de l’AI Act

L’AI Act de la Commission européenne organise une approche graduée selon le niveau de risque. Il prévoit aussi des obligations particulières pour les modèles d’intelligence artificielle à usage général présentant un risque systémique : documentation, évaluation, réduction des risques et signalement d’incidents graves. Le texte donne ainsi à Bruxelles une base pour exiger des garanties des fournisseurs qui veulent opérer dans l’Union.

Mais un règlement européen ne crée pas automatiquement des règles mondiales sur l’IA. Il peut influencer les pratiques des entreprises internationales, par effet de marché, sans résoudre les divergences entre États sur la sécurité, l’accès aux données, le secret industriel ou l’usage militaire des modèles. Les autorités américaines privilégient une approche qui préserve la capacité de leurs entreprises à concurrencer la Chine ; Pékin traite, de son côté, l’IA comme une technologie stratégique étroitement liée au contrôle de l’information et à la puissance de l’État.

La déclaration de l’ambassadeur américain auprès de l’Union européenne, Andrew Puzder, résume cette tension. Il a plaidé pour un partenariat transatlantique, tout en avertissant que Washington ne laisserait pas la régulation entraver la compétitivité des plateformes américaines face à la Chine. Dans ce schéma, la sécurité devient indissociable de la compétition : une contrainte acceptable pour prévenir un accident peut être dénoncée, par l’autre camp, comme un avantage offert à un rival.

Un protocole d’incident plutôt qu’une autorité mondiale

La question posée par l’eurodéputée irlandaise Regina Doherty à la Commission vise un terrain plus opérationnel : un protocole international de réponse aux incidents impliquant les systèmes d’IA les plus avancés. L’idée serait d’obtenir des engagements minimaux de notification, de partage d’information et de coordination en cas de défaillance grave, plutôt que de bâtir immédiatement une autorité mondiale dotée de pouvoirs comparables à ceux d’un régulateur national.

Le ministre allemand du Numérique, Karsten Wildberger, a évoqué une institution inspirée de l’Agence internationale de l’énergie atomique. La comparaison éclaire autant qu’elle limite le projet. Le nucléaire repose sur des matières, des installations et des chaînes logistiques identifiables, soumises à des inspections. Les modèles d’IA sont plus facilement copiables, modifiés à distance et déployés dans des infrastructures privées réparties entre plusieurs juridictions. Un régime de contrôle devrait donc reposer sur l’accès aux capacités de calcul, aux évaluations techniques et aux déclarations des entreprises — trois domaines où les États et les groupes technologiques protègent jalousement leurs intérêts.

Les forums envisagés, du G7 au G20 et à l’OCDE, n’offrent pas le même périmètre. Le G7 peut structurer une convergence entre économies avancées, mais il exclut la Chine. Le G20 réunit les deux principales puissances de l’IA, au prix d’accords plus difficiles. L’OCDE dispose d’une expertise normative reconnue, mais n’a pas de pouvoir coercitif. Les règles mondiales sur l’IA risquent ainsi de prendre la forme d’un empilement de principes, de codes de conduite et d’accords sectoriels plutôt que d’un traité unique.

L’Europe cherche une place dans le rapport de force

La prochaine rencontre annoncée entre Donald Trump et Xi Jinping pourrait montrer si l’intelligence artificielle entre réellement dans le champ de leur dialogue stratégique. Les deux pays disposent d’atouts difficiles à reproduire : les États-Unis concentrent une part décisive des concepteurs de modèles, des puces et du cloud ; la Chine associe un vaste marché, des capacités industrielles et un pilotage étatique massif de la filière.

Pour l’Union, défendre des règles mondiales sur l’IA répond donc à un double objectif. Il s’agit de réduire les risques liés aux modèles de frontière, mais aussi d’empêcher que les standards techniques, les méthodes d’audit et les obligations de transparence soient fixés exclusivement par le tête-à-tête sino-américain. L’AI Act fournit une référence réglementaire. Sa traduction internationale dépendra néanmoins de la capacité européenne à proposer des procédures applicables, et à les faire accepter par les acteurs qui détiennent les moyens de calcul et les modèles les plus avancés.

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