En Angola, la guerre civile a déplacé la gestion du feu rural
Le feu n’est pas seulement un risque environnemental dans les hauts plateaux angolais : il organise l’agriculture, la chasse et la sécurité des villages. La guerre civile en a cassé les usages et les règles de transmission.
Dans les hauts plateaux du Moxico, à l’est de l’Angola, le feu ne relève pas d’une simple opposition entre protection de la nature et pratiques paysannes. Il sert à ouvrir les parcelles, entretenir les abords des villages, faciliter certaines activités de chasse ou de récolte et limiter la propagation d’incendies plus dangereux. La gestion du feu constitue donc aussi une forme de gouvernement quotidien du territoire, largement exercée hors des administrations centrales.
Une étude fondée sur des données satellitaires et des entretiens auprès de 42 habitants ayant traversé le conflit apporte un résultat contre-intuitif : pendant la guerre civile angolaise, les surfaces brûlées ont diminué de 36 %. Après le retour de la paix en 2002, elles ont fortement augmenté. Dans de nombreux autres théâtres de guerre, le désordre militaire, l’abandon des terres et les déplacements de population sont plutôt associés à une multiplication des incendies.
Ce cas angolais oblige à regarder la guerre non seulement comme une destruction matérielle, mais comme une rupture dans les techniques de subsistance. Lorsqu’un conflit rend les déplacements dangereux, désorganise les villages et empêche les anciens de transmettre les règles d’usage des terres, il modifie aussi la place du feu dans l’économie locale.
La gestion du feu, un pouvoir rural interrompu
Avant et après le conflit, la gestion du feu repose sur des savoirs pratiques : choisir la saison, préparer des pare-feu, contrôler l’intensité des flammes et distinguer les zones de savane, de prairie ou de forêt claire. Dans cette région de miombo, les brûlages ne sont pas nécessairement synonymes d’incendies incontrôlés. Ils peuvent au contraire réduire la masse de végétation combustible et protéger les habitations.
La guerre civile, qui a duré de 1975 à 2002, a interrompu cette organisation. Dans l’est du pays, les combats, les déplacements et la présence durable de mines antipersonnel ont restreint l’accès aux terres. Le cessez-le-feu de 2002, documenté par l’Organisation des Nations unies, a mis fin au conflit armé sans effacer immédiatement ses effets sur les infrastructures, les mobilités et les pratiques rurales.
La baisse des zones brûlées ne doit donc pas être lue comme un indicateur environnemental automatiquement favorable. Elle peut signaler que des ménages ne peuvent plus cultiver, circuler ou organiser les brûlages préventifs. La lecture des images satellitaires doit ici être complétée par l’histoire sociale des villages. Un territoire qui brûle moins n’est pas forcément un territoire plus sûr ni mieux protégé.
Le regain observé après la paix peut, à l’inverse, traduire la reprise des activités agricoles et le retour d’une marge de manœuvre pour les communautés. Il peut également révéler une reprise inégale, dans un espace où les services de santé, d’éducation et de transport restent limités. L’est angolais est demeuré en périphérie des investissements concentrés autour de Luanda et de la façade atlantique.
Éviter une politique de conservation hors-sol
L’enjeu est désormais institutionnel. Dans le Moxico, les autorités coutumières continuent de fixer des règles d’accès aux ressources et d’encadrer certains usages collectifs. Une politique qui traiterait tous les feux comme des infractions ou comme une anomalie écologique transférerait de fait le pouvoir de décision vers des administrations éloignées, sans offrir nécessairement les moyens de prévention, de surveillance ou d’alternatives agricoles.
La gestion du feu doit donc être distinguée des incendies destructeurs. Cette séparation suppose de cartographier les pratiques locales, de sécuriser les zones encore affectées par les mines et d’associer les détenteurs de savoirs locaux aux dispositifs de prévention. Les campagnes d’interdiction générale ont un coût politique : elles peuvent fragiliser des activités de subsistance sans supprimer les causes matérielles des départs de feu.
La question dépasse la seule province du Moxico. Les rivières de ces hauts plateaux alimentent le système du delta de l’Okavango, dont les équilibres hydrologiques concernent également les pays voisins d’Afrique australe. Les choix angolais de gestion territoriale ont ainsi des effets écologiques qui franchissent les frontières, tandis que la responsabilité opérationnelle reste principalement villageoise.
Pour l’État angolais, l’enjeu n’est pas de sanctuariser un espace périphérique ni de déléguer entièrement son administration. Il est de construire une capacité publique qui reconnaisse les usages existants, sécurise les populations et arbitre les conflits d’accès aux terres. Dans cette perspective, la gestion du feu devient un révélateur concret de la reconstruction post-conflit : elle mesure la possibilité, pour les habitants, de travailler leur territoire sans que la guerre continue d’en fixer les limites.
