Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Pékin, la coercition comme méthode

La Chine de Xi : l’autoritarisme comme stratégie de modernisation

Derrière la rhétorique de la « nouvelle ère », la direction chinoise prolonge une doctrine élaborée après Tiananmen : la puissance économique justifie d’abord la concentration du pouvoir.

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Une skyline vibrante des gratte-ciels modernes de Shanghai réfléchie dans l'eau au crépuscule.
Photo de zhang kaiyv sur Pexels

La trajectoire de la Chine sous Xi Jinping ne s’explique pas seulement par le retour d’un pouvoir personnel. Elle repose aussi sur une construction doctrinale ancienne, élaborée au moment où le Parti communiste chinois (PCC) cherchait une issue après les réformes de la décennie 1980 et la répression de Tiananmen.

Un article publié à l’été 1990 par Wang Huning, alors professeur de science politique à l’université Fudan de Shanghai, en fournit une formulation particulièrement nette. Son raisonnement part d’un constat matériel : lorsque les ressources disponibles dans la société sont limitées, l’État doit concentrer les moyens, discipliner les intérêts concurrents et retarder la libéralisation politique. Cette logique ne relève donc pas d’une parenthèse historique. Elle forme l’un des soubassements intellectuels de la Chine contemporaine.

Le contrôle social chinois comme préalable au développement

Le texte de Wang Huning établit une relation directe entre le niveau de développement économique et la forme du régime. Dans cette perspective inspirée du matérialisme historique, les institutions politiques ne sont pas autonomes : elles découlent de la structure matérielle de la société. La démocratie élective et l’État de droit libéral seraient ainsi les produits d’économies déjà avancées, et non des conditions universelles du développement.

La conséquence politique est précise. Une Chine encore engagée dans la modernisation ne pourrait pas, selon cette doctrine, adopter les institutions des pays occidentaux sans fragiliser son propre rattrapage. Le contrôle social chinois devient alors une condition de l’accumulation : il réduit les conflits, canalise le capital, limite l’autonomie des organisations et maintient le Parti au centre de l’allocation des ressources.

Ce cadre permet de comprendre pourquoi l’autoritarisme est présenté non comme une fin, mais comme un instrument historique. Le PCC affirme devoir conduire le pays jusqu’à un niveau de prospérité et de puissance où les contradictions sociales seraient progressivement résorbées. La disparition de la coercition est promise à un horizon indéterminé, après l’achèvement du développement des forces productives. Dans l’intervalle, toute contestation de la direction du Parti peut être décrite comme prématurée, voire comme une menace contre la modernisation.

De l’après-Tiananmen à la « nouvelle ère »

Le contexte de 1990 est essentiel. La Chine sort d’une décennie de réformes, le modèle maoïste est discrédité et l’effondrement de l’Union soviétique se profile. Un an après Tiananmen, la direction chinoise doit simultanément préserver le monopole du PCC et trouver une nouvelle justification à son pouvoir. L’« économie socialiste de marché », officialisée en 1992, répond à cette tension : elle introduit des mécanismes de marché sans transférer la décision politique hors du Parti.

Wang Huning joue un rôle important dans cette transformation intellectuelle. Il mobilise des catégories de la science politique américaine, des données économiques et le vocabulaire marxiste pour produire une doctrine adaptée à la survie du régime. La modernisation n’est plus opposée au contrôle politique. Elle devient au contraire l’argument qui le rend nécessaire.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping à la direction du Parti en 2012, cette architecture a été durcie. Le 19e Congrès du PCC, en 2017, a consacré l’entrée dans une « nouvelle ère » et redéfini la contradiction principale de la société chinoise. Le discours officiel ne met plus l’accent sur la seule insuffisance de la production, mais sur l’écart entre l’aspiration de la population à une vie meilleure et un développement jugé déséquilibré et incomplet.

Cette reformulation ne desserre pas l’emprise du Parti. Elle élargit son champ d’intervention. Si le problème est désormais celui du déséquilibre du développement, le PCC peut légitimer une présence accrue dans les entreprises, les administrations, les universités et les secteurs technologiques. Le contrôle social chinois ne vise plus seulement à empêcher la contestation ouverte ; il organise aussi les comportements économiques et les priorités industrielles.

La technologie comme force productive et levier politique

La priorité donnée aux technologies avancées et aux énergies nouvelles prend un sens particulier dans cette doctrine. Elles ne sont pas uniquement des secteurs de croissance ou des instruments de compétition internationale. Elles représentent les « forces productives avancées » que le Parti doit favoriser pour accomplir sa promesse historique.

Cette lecture explique la simultanéité de deux mouvements souvent présentés comme contradictoires : l’ouverture sélective aux capitaux, aux échanges et à l’innovation, d’une part ; la surveillance politique et la centralisation administrative, d’autre part. Pour Pékin, il ne s’agit pas de choisir entre marché et autoritarisme, mais d’utiliser le premier sous la direction du second.

Le dispositif institutionnel confirme cette hiérarchie. Les Statuts du PCC maintiennent comme objectif final la réalisation du communisme. Le marché est donc subordonné à une finalité politique de long terme. Les entreprises privées peuvent contribuer à l’innovation et à l’emploi, mais elles ne constituent pas un pouvoir concurrent du Parti.

La portée actuelle de cette doctrine dépasse la seule organisation intérieure du régime. En concentrant les ressources sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les batteries ou les énergies renouvelables, la Chine cherche à transformer son modèle politique en avantage stratégique. La maîtrise technologique doit accroître l’autonomie nationale, réduire la vulnérabilité aux sanctions et renforcer la capacité de l’État à imposer ses normes.

Le contrôle social chinois apparaît ainsi comme une infrastructure du projet de puissance. Il permet de mobiliser l’épargne, les administrations et les grandes entreprises autour de priorités fixées au sommet. Il a aussi un coût : la concentration des décisions réduit les mécanismes de correction, rend les erreurs plus difficiles à signaler et augmente la dépendance de l’économie aux arbitrages politiques.

La question centrale n’est donc pas de savoir si la Chine abandonnera prochainement l’autoritarisme. La doctrine de Wang Huning indique plutôt que le PCC considère la coercition comme compatible avec la modernisation, et même comme l’une de ses conditions. Tant que la croissance technologique sera définie comme une mission nationale et historique, le contrôle social chinois restera présenté à Pékin comme le prix institutionnel de la souveraineté.

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