Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Influence, réseaux et contre-feux

En Europe, les opérations d’influence changent d’échelle

Les mêmes mécanismes se retrouvent derrière des scrutins, des think tanks et une affaire d’espionnage présumé. Leur point commun : déplacer le rapport de force sans apparaître au premier plan.

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Opérations d’influence étrangères — en Europe, les opérations d’influence changent d’échelle
Illustration générée par intelligence artificielle

En Europe, les opérations d’influence étrangères ne prennent pas toujours la forme d’une campagne identifiable ou d’un message directement attribuable à un gouvernement. Elles passent aussi par des profils en ligne, des journaux, des paiements en cryptomonnaies, des réseaux universitaires ou des relais politiques déjà installés.

Les dossiers récemment documentés en Moldavie, en Islande, en Belgique et en Hongrie dessinent une même architecture. L’objectif n’est pas nécessairement de convaincre une majorité. Il peut suffire de créer l’apparence d’un soutien populaire, de retarder une décision, de fragiliser une enquête ou de maintenir un réseau d’influence après la défaite d’un gouvernement.

Cette mécanique donne un avantage décisif aux acteurs capables de financer les intermédiaires, de contrôler des infrastructures d’information ou d’exploiter les failles entre les administrations nationales et les institutions européennes.

Les opérations d’influence étrangères commencent par les apparences

En Moldavie, lors des élections de 2025, une opération présentée comme une mobilisation spontanée a reposé sur un ensemble coordonné de profils en ligne, de publications imprimées et de paiements en cryptomonnaies. Le dispositif défendait une ligne pro-russe et hostile à l’Europe. Sa puissance ne tenait donc pas seulement au contenu diffusé, mais à sa capacité à imiter les formes ordinaires du débat public.

Des centaines de comptes et de relais auraient ainsi contribué à produire une impression de soutien social. La distinction entre opinion réelle et activité organisée devient alors difficile à établir. Pour les autorités électorales, cette confusion est un problème opérationnel : elle complique l’identification des financeurs et réduit le temps disponible pour réagir avant le scrutin.

Les opérations d’influence étrangères exploitent ici une faiblesse structurelle des démocraties numériques. Les plateformes mesurent la visibilité, pas l’origine politique d’un récit. Les autorités nationales, elles, disposent de compétences limitées dès que les paiements, les hébergeurs et les exécutants se trouvent dans plusieurs juridictions.

En Islande, le pouvoir économique passe par les secteurs clés

Le cas islandais relève d’un mécanisme différent. À l’approche d’un vote sur l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne, la concentration du pouvoir dans l’industrie de la pêche devient un facteur politique direct.

Des acteurs du secteur seraient présents à la fois dans la pêche, la distribution et la vente de carburant. Cette position leur permet de peser sur les économies locales, mais aussi sur les médias et les responsables politiques. L’enjeu européen se retrouve ainsi dépendre d’un rapport de force économique national : qui contrôle les activités essentielles dispose de relais pour orienter la perception d’un choix institutionnel.

Le vote ne se réduit donc pas à une opposition abstraite entre partisans et adversaires de l’adhésion. Il engage la capacité d’un secteur à préserver ses marges de négociation face aux règles communes, notamment en matière de pêche et de marché intérieur. Les opérations d’influence étrangères ne sont pas nécessaires pour modifier un scrutin lorsque des intérêts domestiques disposent déjà d’un appareil économique et médiatique suffisamment concentré.

Les opérations d’influence étrangères prolongent aussi les réseaux politiques

En Hongrie, le Danube Institute illustre une autre temporalité. Ce think tank financé par l’État et proche de Viktor Orbán chercherait à préserver son réseau conservateur international après la défaite électorale de son camp. Dans le cadre d’un réexamen des dépenses publiques, des experts étrangers ont été écartés. Ses dirigeants se seraient alors tournés vers des partenaires américains afin de trouver de nouvelles sources de financement.

Des responsables ont effectué des déplacements à Washington pour des discussions à huis clos. La branche américaine de l’organisation est représentée par un cabinet d’avocats aligné sur le Parti républicain, dont le fondateur conseille également Elon Musk et son comité d’action politique. Le mécanisme est révélateur : une structure soutenue par des fonds publics nationaux tente de convertir son capital relationnel en ressources privées et transatlantiques.

Ce type de réseau ne disparaît pas avec une alternance. Il peut changer de financeur, de statut juridique ou de territoire tout en conservant ses interlocuteurs, ses experts et ses canaux de diffusion. Les opérations d’influence étrangères se nourrissent précisément de cette continuité organisationnelle, qui rend les responsabilités et les flux financiers plus difficiles à suivre.

Espionnage présumé : l’influence devient une question de sécurité

En Belgique, une chercheuse canadienne est détenue dans le cadre d’une enquête pour espionnage présumé au profit de la Chine au sein de l’OTAN. Pékin nie toute implication. Un responsable de la sécurité cité dans le dossier estime que des complices pourraient chercher à entraver l’enquête.

Le logement partagé de la suspecte aurait été cambriolé après son arrestation. Des mots de passe de réseaux sociaux auraient également été modifiés à distance. Ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une chaîne de commandement. Ils montrent néanmoins que l’instruction ne se joue pas uniquement dans les auditions et les perquisitions : les traces numériques, les comptes et les accès personnels deviennent eux-mêmes des cibles.

L’OTAN constitue dans ce contexte une infrastructure stratégique autant qu’une organisation militaire. Une tentative de captation d’informations ou d’obstruction touche directement la confiance entre services alliés. Elle oblige les États à traiter les opérations d’influence étrangères comme un continuum allant de la propagande en ligne à l’espionnage et au sabotage judiciaire.

Le contrôle des flux reste le point faible

Un autre dossier, celui de véhicules accidentés importés des États-Unis vers l’Europe, rappelle que les réseaux transfrontaliers ne servent pas seulement à diffuser des récits. Des voitures gravement endommagées auraient été réparées superficiellement avant d’être revendues sur le marché européen. Certaines auraient circulé sans airbags ou avec d’autres défauts de sécurité dissimulés.

Le Parquet européen, qui enquête sur les infractions portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, s’intéresse depuis plusieurs années à ce type de fraude transfrontalière. Le dossier relève d’abord de la sécurité des consommateurs et de la protection du marché. Il révèle aussi la difficulté persistante à contrôler des chaînes commerciales qui traversent plusieurs régimes douaniers, administratifs et judiciaires.

Dans chacun de ces cas, les opérations d’influence étrangères ou les réseaux qui leur ressemblent gagnent en efficacité grâce à la fragmentation. Un compte est hébergé ailleurs, un paiement passe par un autre pays, un think tank change de bailleur, tandis que la décision finale reste nationale. La réponse ne peut donc pas se limiter à la suppression de contenus ou à une déclaration politique. Elle doit porter sur les bénéficiaires effectifs, les financements, les intermédiaires et les accès aux infrastructures sensibles.

Le rapport de force se déplace ainsi vers les espaces moins visibles : registres financiers, plateformes, cabinets juridiques, médias locaux, associations et réseaux professionnels. C’est là que se décide désormais une part croissante de la capacité européenne à protéger ses scrutins, ses enquêtes et ses choix économiques.

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