Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Reykjavík, la pêche en arbitre

Le référendum islandais sur l’UE se joue dans les quotas de pêche

À Reykjavík, la question européenne se concentre sur le contrôle d’une ressource stratégique. Derrière le vote, la pêche organise ses relais politiques, financiers et argumentaires.

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Le référendum islandais sur l’UE se joue dans les quotas de pêche

Le référendum islandais sur l’UE ne porte pas directement sur une adhésion. Il doit déterminer si Reykjavík peut rouvrir les négociations interrompues en 2013. Mais la campagne est déjà structurée comme une bataille sur l’appartenance du pays au marché européen, et surtout sur le contrôle de ses ressources halieutiques.

Le scrutin annoncé pour samedi oppose une coalition gouvernementale favorable à la reprise des discussions à une contestation soutenue par les principaux intérêts de la pêche. Le débat est serré. Les partisans du « oui » mettent en avant l’accès au marché unique, la possibilité d’une représentation au Parlement européen et l’effet potentiel d’une intégration monétaire sur l’inflation. Le camp opposé présente le vote comme le premier acte d’une perte de souveraineté.

L’Islande appartient déjà à l’Espace économique européen. Elle applique donc une large partie des règles du marché intérieur sans disposer d’un siège dans les institutions de l’Union. Elle participe aussi à l’espace Schengen. Les précédentes négociations d’adhésion, ouvertes de 2010 à 2013, avaient buté sur plusieurs dossiers, dont la pêche. Le Conseil de l’Union européenne rappelle ce précédent institutionnel.

Le référendum islandais sur l’UE sous pression de la pêche

La pêche n’est pas un secteur parmi d’autres. En 2025, les exportations de produits de la mer vers l’Union européenne ont représenté environ 1,4 milliard d’euros, un montant considérable pour une économie de moins de 400 000 habitants. Le secteur constitue donc à la fois une source de devises, un réseau d’influence et un instrument de négociation avec l’étranger.

La concentration de cette activité renforce son poids. Vingt-cinq entreprises détiendraient environ 75 % des licences de pêche accumulées au cours des dernières décennies. Une étude de l’Université d’Islande estime que les vingt sociétés disposant des quotas les plus importants ont investi l’équivalent de 1,2 milliard d’euros dans la filière en 2024. La même année, elles auraient consacré près de 400 millions d’euros à des entreprises non liées à la pêche et environ 344 millions à des sociétés étrangères.

Le mécanisme est simple : le quota ne donne pas seulement accès à une ressource naturelle. Il fournit un actif économique qui peut financer des acquisitions, consolider des groupes et étendre leur présence dans le commerce, la distribution ou l’énergie. La question européenne arrive ainsi dans un paysage où quelques acteurs disposent déjà d’une capacité d’influence qui dépasse largement les quais et les conserveries.

« Les pêcheries sont le pétrole de l’Islande »

Cette formule de l’économiste Thorólfur Geir Matthíason résume le rapport de force. Les entreprises redoutent que la politique commune de la pêche facilite l’entrée de capitaux étrangers et réduise la capacité de Reykjavík à réserver les quotas aux intérêts nationaux. Elles évoquent notamment l’arrivée possible de flottes espagnoles ou néerlandaises dans les fjords islandais, ainsi que le rachat de sociétés locales par des groupes européens.

Le référendum islandais sur l’UE et le circuit de l’influence

Le camp hostile aux négociations reprend plusieurs ressorts déjà utilisés dans la campagne britannique de sortie de l’Union : mise en avant de la souveraineté, alerte sur la perte de contrôle des frontières économiques et dramatisation des quotas. La comparaison avec le Brexit ne relève pas seulement du vocabulaire. Des personnalités islandaises engagées contre l’adhésion ont entretenu des liens avec des organisations et des partis britanniques favorables à la sortie de l’Union, tandis que des entreprises eurosceptiques ont contribué à des structures de réflexion pro-Brexit.

En Islande, cette influence s’appuie sur un relais partisan ancien. Le Parti de l’indépendance, formation dominante pendant une grande partie du dernier siècle et opposée à l’adhésion, a compté la pêche parmi ses soutiens financiers majeurs. Après les élections de 2021, une part importante des dons reçus par les partis de la coalition alors au pouvoir provenait du secteur, selon les données de financement politique citées dans le dossier.

La réglementation crée toutefois une différence entre partis et campagnes référendaires. Les dons aux formations politiques sont encadrés, alors que les comités constitués pour le vote ne sont soumis ni à un plafond comparable ni à une obligation complète de publier l’identité de leurs financeurs. Dans un rapport de l’OSCE-BIDDH, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe signale cette faiblesse du dispositif.

L’Office national d’audit islandais a lui-même indiqué qu’il ne disposait pas, dans le cadre actuel, des moyens nécessaires pour retracer l’origine des fonds versés aux campagnes. Le problème n’est donc pas seulement celui d’un financement éventuellement élevé. Il tient à l’impossibilité de mesurer qui paie, combien et par quels intermédiaires. Une campagne peut alors apparaître comme citoyenne tout en étant soutenue par des intérêts économiques organisés.

Une décision nationale aux effets arctiques

Pour la coalition gouvernementale, rouvrir les discussions ne préjuge pas du résultat final. Le Parti du peuple soutient l’organisation d’un référendum sur les négociations, mais pas nécessairement l’adhésion elle-même. Les sociaux-démocrates et le Parti de la réforme défendent une perspective européenne plus nette. L’opposition répond qu’une victoire du « oui » enclencherait une trajectoire difficile à inverser.

Cette ambiguïté est au cœur du scrutin. Les Islandais ne votent pas encore sur l’euro, la politique commune de la pêche ou l’entrée au Parlement européen. Ils votent sur la possibilité de remettre ces sujets sur la table. Pourtant, les acteurs économiques se comportent déjà comme si le vote allait décider de l’architecture future du pays.

Le référendum islandais sur l’UE dépasse ainsi le seul débat constitutionnel. Il teste la capacité d’un État de petite taille à négocier son insertion dans un marché voisin tout en conservant la maîtrise d’une ressource stratégique. Pour l’Union, l’enjeu est aussi géographique : l’adhésion de l’Islande élargirait sa présence politique dans l’Arctique, région où les routes maritimes, les pêcheries et les ressources font désormais l’objet d’une compétition accrue.

Le résultat dira moins si l’Islande est déjà européenne qu’il ne mesurera la capacité de son industrie dominante à fixer les limites du débat. La reprise des négociations ouvrirait un long processus. Elle ne supprimerait pas le rapport de force qui l’a précédée.

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